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lettraugranier
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incipit jf

incipit jf

Posté le 23.11.2007 par lettraugranier
Diderot cherche-t-il, dans son incipit à capter l’attention du lecteur ?

L’incipit constitue un passage obligé de tout texte narratif. Il sert à informer le lecteur, à le faire entrer dans l’univers mis en place par la fiction, aussi bien qu’il obéit à une stratégie mise en place par l’auteur pour retenir son lecteur et l’inciter à poursuivre le livre : c’est ce que l’on appelle, en termes savants, la « captatio benevolentiae ». Diderot compose à n’en point douter un roman avec JF … qui reconnaît bien souvent refuser le roman. Que devient alors l’incipit ? En quoi D nous propose-t-il une captatio benevolentiae originale et ambiguë ?

L’incipit propose un jeu avec les attentes d’un début de roman, qui déçoit le lecteur en aiguisant sa curiosité
1. Un incipit contre l’incipit (comme un roman contre le roman) : rappel des éléments attendus tout en refusant de les donner. Lieu flou : à la campagne ; mais refuse par trois fois de préciser où : les deux cavaliers viennent d’un « lieu le plus prochain » (cela semble logique…) + à la question « où allaient-ils ? » : « est-ce que l’on sait où l’on va ? » ou « qu’est-ce que cela vous fait ? ».
Epoque : un temps « lourd », sans doute la fin de l’été ; repère temporel de la bataille de Fontenoy mais de quand l’analepse date-t-elle ?
2. Les personnages éponymes : a priori les héros. Mais D refuse de les nommer (« ils ») avant le dialogue.
Refus des deux types d’incipit possible : « ab ovo », qui remonte aux origines : le retour dans le passé qui explique la situation des personnages va justement constituer l’essentiel de l’ouvrage.
« in medias res » : ce serait le cas si on avait réellement action. Or il ne se passe rien : deux hommes discutent, s’endorment, se perdent, le maître bat son valet pour la forme : guère plus passionnant qu’une scène d’exposition de Beckett.
Difficile donc de croire que les deux personnages du titre soient des héros ; paradoxe de ce décalage. D’ailleurs, Diderot dit les avoir choisi par hasard, comme s’il les recontrait sur le bord d’un chemin : ils sont « comme tout le monde », assimilables au « on » de la formule « est-ce que l’on sait où l’on va ? »
3. Un refus du romanesque donc puisque D refuse l’anecdotique. Le genre du roman est d’autant moins net que le théâtre est introduit, comme si le narrateur n’était capable que d’écouter les personnages sans entrer dans leur conscience. Mais là encore, déception : un discours banal, parsemé de lieux communs ; on a du mal à suivre comme quand Jacques s’écrit : « que le diable emporte le cabaretier et son cabaret » : mise en abyme ici : Jacques introduit un nouveau personnage dont on ne sait rien comme D a entamé JF par un étrange « ils ».
Au moment où l’intrigue se trame, où J se met à raconter qqch de sans doute plus intéressant, l’histoire de ses amours, le maître s’endort.

Le lecteur peut être découragé par la mauvaise volonté qu’affiche D. Il peut cependant se douter que sa lecture sera plus riche que ne le montrerait une approche trop rapide de cet incipit
1. Un fil narratif double ; la chevauché du maître et de son valet : il va sans doute leur arriver qqch … mais D nous prévient : n’espérons pas grande aventure car, s’il « est facile de faire des contes », l’auteur ne veut pas se livrer à l’exercice.
Il faut alors se rattacher au récit des amours : Jacques met en place des « chaînons » énigmatiques : une guerre, un cabaretier, une balle, des amours = éléments caractéristiques du romanesque : aventure et amour dans un cadre pittoresque. Comme le maître, on a envie de savoir ce qui s’est réellement passé. D joue sur notre attente en interrompant le récit.
2. Mais le lecteur sait aussi qu’il ne pourra pas se laisser aller au plaisir du pur récit. Un embryon de questionnement philosophique ici, autour de notion que le livre développera de façon rhapsodique. Le fatalisme de Jacques : foi dans la Providence et acceptation de ce qui nous arrive comme inévitable. D préfère le terme de « hasard » : nous ne sommes pas libres de tout ce qui nous arrive, qui obéit plus à un enchaînement de causes qu’à une volonté supérieure déterminée.
3. L’amorce d’une réflexion politique : situation éminemment littéraire d’un maître et de son valet, le premier n’hésitant pas à molester le second et à rejeter sur le subalterne la responsabilité de s’être perdus qui incombe pourtant aux deux hommes. Mais : les deux cheminent de concert ; c’est Jacques qui mène la discussion, bifurquant quand cela lui plaît. Si jacques est capricieux dans sa façon de narrer, c’est qu’il a saisi que son maître est aux abois et ne demande rien de mieux qu’à être distrait de son trajet par un récit bien ficelé. Futé, Jacques fait payer de son silence les coups assénés par son maître. Et ce dernier de relancer l’échange : « eh bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours ? ».
Un étrange duo donc : non pas tant un maître et un valet mais deux individus à peine esquissés, mais suffisamment pour que l’on comprenne que le soi-disant supérieur dépend de l’inférieur, qui le manipule par sa capacité à « faire des contes ».

Le lecteur se trouve dans la situation que le maître aime, une bonne histoire qui « plaise et instruise à la fois ». Les fils ne manquent pas et commencent à s’entremêler. Jacques, dans cette optique, reflète cet auteur facétieux qui joue au chat et à la souris avec un lecteur, qui ne trouvera son plaisir que s’il consent à la manipulation.
1. D’emblée, un sentiment d’incertitude. Qui est le « je » qui s’exprime ? un narrateur qui se confond avec l’auteur et dévoile l’atelier de la création littéraire. Mais sa position est ambiguë : a priori, il ne sait rien de ses personnages qu’il semble croiser « au hasard » ; il adopte une focalisation externe qui le rend étranger à J et son maître. Mais le « je » se réaffirme rapidement comme le seul maître à bord, qui revendique l’autorité sur les personnages : c’est lui qui les a créés et ils n’ont d’autres réalités que celle que D leur accorde dans la fiction. L’auteur peut en faire ce qu’il veut, s’il le voulait, de les embarquer dans un fabliau à la George Dandin (« qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? »), ou dans un drame à la Manon Lescaut (« d’embarquer J pour les îles ? »). Le lecteur n’a qu’à accepter ce que D lui impose.
2. L’auteur est le maître mais il se reflète plutôt dans le personnage de J : il choisit, comme lui, le rythme de la narration, les ellipses, les pauses : le lecteur tantôt courra à brides abattues, tantôt sera retenu par le mors, comme les chevaux ici conduits par le duo. D se joue de nous et nous place dans sa main comme des marionnettes. Il amorce un nouveau dialogue entre lui et nous et nous laisse apparemment voix au chapitre … mais il le caricature, lui dicte ses répliques comme un souffleur. Sommes-nous aussi prévisibles que D puisse anticiper la moindre de nos questions ? sommes-nous aussi têtus que l’on répète niaisement le « et où allaient-ils ? », comme des enfants impatients ? Le choix est le suivant ; refuser ce portait que D fait de nous, ou se couler dans ce moule et accepter avec fatalisme les sautes d’humeur de l’auteur et ses facéties.
3. Enfin, de même que J est versatile, le « je » est changeant. Ménageant son lecteur en refusant de multiplier les fausses pistes / pas mieux éduqué que Gousse quand il nous rétorque un « qu’est-ce que cela vous fait ? » peu encourageant. Peu d’effort de style pour nous attirer et même des lourdeurs : « J disait que son capitaine disait que ». En sous-entendu, une nouvelle intervention possible du je « adhérez, n’adhérez pas, mais ne comptez pas sur moi pour vous faciliter la tâche », en tout cas par l’attrait d’un beau style.

Fort curieux – pour ne pas dire fort cavalier – incipit en vérité. On sait Diderot maître es-paradoxes et voilà quelques pages qui nous le confirment : un narrateur à la fois bienveillant et peu précautionneux se met en tête de conter l’histoire d’un maître et de son valet – mais lequel des deux domine l’autre ? – dont on ne sait s’il connaît l’histoire ou s’il l’invente au fil de la plume, dans un début de roman qui refuse les règles du genre. Le style, banal, promet pourtant une réflexion complexe. Et le lecteur d’osciller entre plaisir et frustration selon, sans doute, l’état d’esprit dans lequel le hasard l’a placé au moment où il entame l’ouvrage. Diderot fait un pari ici : un lecteur patient acceptera le miroir que lui tend l’auteur ; un lecteur moins coopératif sera à bon droit énervé et pourra abandonner bien vite l’ouvrage … restant au final le seul maître à bord !



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