Monologue de Frère Laurent sur les fleurs.
Problématique adoptée : en quoi le discours sur les plantes révèle-t-il une sensibilité baroque chez Frère Laurent ?
(rappel : le baroque est théorisé au XXème siècle ; Shakespeare n’a pas conscience d’appartenir à ce mouvement, même si on retrouve dans ses pièces bon nombre des caractéristiques du baroque).
I- Un univers en mouvement constant : les cycles de l’homme et du monde
1) Le thème du cercle est très employé dans le monologue : « roues du soleil », « œil de feu » de Titan, « corolle » des fleurs. La ligne courbe est une de celles que privilégient les baroques, comme on le constate dans l’architecture (cf les réalisations, en Italie, du Bernin : Eglises organisées autour des coupoles, statues enroulées sur elle-même, en torsion –Apollon et Daphné, par exemple- multiplication des colonnes torsadées, escaliers en spirales). Le discours de Laurent évolue lui-même comme une spirale : on en revient toujours au même thème, celui de l’inconstance par exemple, mais en passant d’un sujet à l’autre : le Ciel, les fleurs, les hommes ; Laurent avance dans sa démonstration mais le monologue s’enroule autour d’un même thème.
2) La circularité est aussi l’objet du discours de Laurent. Le monde évolue constamment mais sous forme de cycles où chaque élément est tour à tour une chose puis son contraire. On passe ainsi du jour à la nuit, avant de revenir au jour (première partie du monologue). De la même façon, tout ce qui nous entoure bascule constamment de la vie à la mort : l’existence contient en germe la finitude ; tout corps vivant retourne toujours à la terre et fertilise à son tour cette dernière pour former une nouvelle matière (thème de la Vanité développé dans l’Ecclésiaste … et que l’on retrouve fréquemment chez Shakespeare, avec la méditation d’Hamlet sur le crâne de Yorick, par exemple). L’homme lui aussi est soumis à ces cycles ; rien de stable chez lui, puisqu’il est inconstant comme la fleur qui apporte tour à tour remède ou poison : chacun d’entre nous est vertueux puis vicieux sans que l’on puisse arrêter ce jeu constant de balancier mis en branle par la naissance de chacun d’entre nous. Deux constats ici : il existe une correspondance nette entre le macrocosme (ce qui entoure l’homme) et le microcosme (ce qui est plus petit que l’homme) : l’individu est en fait à l’image du Ciel qui passe du jour à la nuit comme il ressemble à la fleur. Laurent annonce bien ici une des thématiques de la pièce : l’existence de Roméo et Juliette appelle très tôt leur mort, annoncée dès le début de la pièce, comme chacun des personnages mis en scène est ce mélange de vice et de vertu, et migre constamment de l’un à l’autre : Roméo qui tue paris et s’excuse de son acte ; Capulet qui veut le bien-être de sa fille et la traite de « putain » ; Laurent lui-même qui marie les deux amants devant dieu puis ment aux deux familles pour protéger Juliette.
3) Cette conception d’un monde en renversement constant trouve son expression privilégiée dans la multiplication des antithèses et oxymores du monologue, deux figures de style baroques par excellence : « elles strient de raies de lumière les nuages de l’Orient » ; « ténèbres diaprées », « l’un, c’est la grâce, l’autre l’instinct rebelle ». La dernière formule a des accents pascaliens ; on peut rapprocher le monologue de Laurent des Pensées : « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »
II- Un sentiment de déséquilibre et de désordre
1) Face à ce monde en constant changement, il est toujours possible de se méprendre. ce qui nous entoure est trompeur et « errare humanum est », on n’est jamais loin de se tromper du tout au tout. Ainsi, les plantes elles-mêmes peuvent être mal utilisées, elles qui sont à la fois remède et poison. Il y a de l’ironie tragique dans les propos de Laurent : il annonce bien malgré lui le dénouement et le fait que Juliette sera conduite à la mort en absorbant le poison pourtant censé l’aider concocté par laurent. la possibilité d’erreur, de méprise, qui menace constamment l’homme fait que celui-ci est sans cesse proche de tomber, de trébucher (là encore, comme ses statues en équilibre imparfait). Laurent emploie le terme « trébuche » et même les nuages « chancel[lent] comme un ivrogne ». C’est une conception de l’homme en souffrance, que l’on retrouve ici, souffrance que l’art baroque met en scène par des corps maigres et torturés (Christ du Greco ou encore celui de Matthias Grünewald)
2) C’est que le monde présenté par Laurent est sombre. Il est tout d’abord désordonné mais il est aussi particulièrement noir, comme la peinture du XVIIème siècle peut l’être par ailleurs (cf Greco en Espagne ou Tintoret à Venise ; en Hollande, Rembrandt passe maître dans l’art de peupler les ténèbres de ses toiles, comme la magnifique Ronde de Nuit + en musique, Couperin compose une Leçon des Ténèbres). Les baroques sont fascinés par la mort (lire à ce propos le magnifique Tous les matins du monde de Quignard) et on le sent dans ce discours de Laurent qui, d’ailleurs, comme tous les franciscains, doit être vêtu de noir.... Si le jour est évoqué, c’est une aube noire qui se lève, comme si le moine percevait déjà l’issue dramatique de la pièce, et ce « soleil » qui « de douleur, ne se montre pas », évoqué par capulet dans sa dernière réplique : « l’aube aux yeux gris » ; l’Orient lui-même, normalement associé à la lumière, est ici relié aux « nuages ». En fait, ce monde peint par Laurent semble être en proie au mal, quand bien même l’homme a la capacité de se comporter vertueusement. Tout est violent ici, ce qui témoigne d’une conscience tourmentée, là encore très baroque : le jour succède à la nuit dans une sorte de combat : « stries de lumières » déchirent les ténèbres poursuivies par le char du Soleil. Ce dernier est étrangement relié à Titan. Laurent se trompe dans le renvoi mythologique (Titan n’a rien à voir avec le soleil) mais l’allusion rappelle l’origine malheureuse des hommes. les Titans sont en effet le fils de Gaïa et Ouranos et sont punis par les dieux pour avoir voulu bâtir une montagne pour partir à l’assaut des Cieux. Ils meurent écrasés et de leur sang naissent les hommes (mythe à relire dans le livre I des Métamorphoses). On retrouve là encore un thème de la pièce : la démesure des personnages qui ne peut s’achever que dans la mort et le chaos. Le mythe peut aussi amener à doute du dénouement positif que les pères veulent donner à la fin de la pièce : que penser d’une paix qui se fonde sur le sang et la violence ?
3) On a alors ici une façon d’écrire là encore très baroque. Le discours de Laurent est loin d’être simple et il passe le plus souvent par la métaphore et l’allégorie (les baroques adorent ainsi les drapés et les rideaux puisqu’ils leur permettent de cacher ce qui est important, ce qui est aussi le fondement de l’image : il faut démêler la métaphore pour lever le voile sur ce dont parle Laurent). Pour parler de l’homme, Laurent parle des plantes et utilise une allégorie là encore violente : nous serions en fait, comme Roméo et Juliette d’ailleurs, ces « enfants si dissemblables / Que nous voyons sucer la mamelle des pierres ». Rien d’étonnant, sur cette base, que même l’histoire d’amour la plus forte se résolve en tragédie…
La correspondance du microcosme au macrocosme que nous avons déjà repérée est là aussi opérante. Le monologue reflète en fait la pièce dans son ensemble, puisque Laurent annonce ce qui va se dérouler dans les actes à venir. Plus profondément, il nous renvoie aussi un miroir puisqu’il parle de l’homme en général, cet homme en déséquilibre constant entre vie et mort, bien et mal, toujours proche de la chute, qui cherche à ordonner le chaos qui l’entoure, se débat pour y arriver, mais sombre toujours dans le meurtre, l’erreur et la folie. Seul le Prospero de la Tempête parvient en fait à organiser quelque peu l’univers qui l’entoure, mais en forçant sa fille au mariage, en se jouant de son frère, en méprisant Caliban et son serviteur Ariel… c’est-à-dire en se comportant en tyran.
je voulais te dire que ton blog est super.
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