Posté le 06.11.2007 par lettraugranier
Roméo et Juliette – programme de travail ; TL2.
Pbtique: comment la pièce ed Shakespeare est-elle devenue un mythe littéraire?
Quelques références complémentaires : Difficile de faire le tri dans les reprises de la pièce. On pourra citer, outre les textes vus en classe, un certain nombre d’œuvres qu’on consultera avec profit.
- au cinéma : Pour la biographie de Shakespeare, une version plaisante : Shakespeare in Love de Madden. Nous ne parlerons pas des deux versions de Zeffirelli et de Luhrmann que vous avez étudiées l’année dernière. La version américaine West Side Story de Robert Wise est un peu datée mais offre une bonne transposition de l’œuvre dans le New York des années 50 : deux gangs s’affrontent sur fond de rivalité entre anciens émigrants et portoricains. Emotion garantie avec notamment une fin particulièrement pathétique… On peut également écouter la musique composée par Leonard Bernstein pour le film. Il en existe une version symphonique chantée par Jose Carrerras et Kiri Te Kanawa.
- en musique justement : on peut rappeler qu’une récente comédie musicale montre la vitalité de la pièce, qui touche encore les générations les plus jeunes. Ecoutez surtout la musique du ballet de Tchaïkovski et celle de l’opéra de Berlioz. N’oubliez pas que la médiathèque de Chambéry loue des CD…
- pour la littérature : Différentes traductions sont disponibles : celle, utilisée, de Bonnefoy, mais également intéressantes celles de Laroque (LDP) et de Jouve (GF) : à mettre en regard du texte de Shakespeare, que je vous invite le plus possible à aller consulter en anglais ; des versions sont disponibles sur internet. Pour ceux qui se destinent à des études de langue, les éditions Arden offrent en général des dossiers très complets sur les pièces de Shakespeare.
Les reprises de Roméo et Juliette ne manquent pas. Des versions modernes existent ainsi. Lisez par exemple celle d’Anouilh : Roméo et Jeannette, où l’amour se brise aux exigences du quotidien. C’est également la thématique de l’ambitieux Belle du Seigneur de Cohen : une lecture passionnante sur la passion amoureuse, qui mêle Shakespeare à Dom Juan ; œuvre très fortement recommandable, même si elle est longue : une bonne lecture de Noël, en somme ! Quelques autres livres sur la passion amoureuse, intéressants même s’ils ne se confondent pas avec Roméo et Juliette : Tristan et Iseut de Béroul, et les variations shakespeariennes que sont Othello ou même Hamlet.
De façon générale, on gagnera à lire le plus d’œuvres du dramaturge élisabéthain. parmi les grandes pièces : Richard III (et une magnifique leçon de mise en scène par Al Pacino dans le film Looking for Richard), Macbeth, Le Roi Lear, La Tempête (pièce moins connue la dernière et peut-être la plus achevée de Shakespeare ; à voir aussi, le beau film de Peter Greenaway Prospero’s Books), Le Songe d’une nuit d’été…
Liste à compléter, bien sûr. Vous pouvez suggérer d’autres références à vos camarades ou présenter la version qui vous touche en proposant un exposé, en plus de ceux qui sont déjà suggérés. Et n’oubliez pas de relire Le Grand Fossé : un Astérix qui reprend le mythe des deux amants séparés.
Le programme :
Semaine 1 : - révisions de Diderot (DS en semaine 2 : rappel...)
- contexte : Shakespeare et le théâtre élisabéthain.
Semaine 2 : le système des personnages : Roméo, Juliette, et les autres… : première présentation
- « what is in a name ? »: que lire derrière les noms des protagonistes?
- Juliette : un portrait métaphorique. Travail à préparer pour jeudi : relevez et classez quelque métaphores utilisées pour caractériser Juliette.
- P1 : Roméo et Juliette apporte-t-elle une réponse à la question « qu’est-ce que l’amour » ?
Semaine 3 : De l’amour (reprise du titre d’un essai de Stendhal)
- Correction de la P1 et complément : les sonnets de Pétrarque, Louise Labbé, Shalespeare.
- La cristallisation amoureuse : étude de la scène du coup de foudre : le « sonnet des pèlerins »
- E1 : la métaphore du feu dans Roméo et Juliette
- P2 : que penser du personnage de Mercutio ?
Semaine 4 : du sacré et du profane.
- Correction de la P2
- E2 : étude de la tirade sur Queen Mab.
- Lecture de la scène du verger. Elargissement sur la présence de l’importance de la religion dans la pièce. Complément : « Le Cantique des Cantiques »
- P3 : Roméo et Juliette est une tragédie. Montrez-le.
Semaine 5 : entre tragique et comique :
- Correction de la P3.
- Contrepoint : les épisodes comiques de la pièce. Evocation des problèmes de traduction.
- E3 : Montrez que la pièce repose sur une opposition entre l’individuel et le collectif.
- P4 (obligatoire) : vous choisirez un passage de la pièce que vous jugez important et justifierez votre choix en formulant une problématique précise mettant en lumière l’intérêt de l’extrait relevé.
Semaine 6 : Shakespeare en héritage
- Correction de la P4.
- Jeu théâtral à préparer : par groupe de 2, vous choisirez un passage que vous jouerez de mémoire face à vos camarades.
- E4 : présentation de « La Mort des Amants » de Baudelaire.
- Ouverture : Roméo et Juliette a été en grande partie redécouverte par les romantiques. Comment expliquer cette fascination ?
- P5 : Etudiez la façon dont Shakespeare traite le temps dans la pièce.
Noël ; cadeaux, sapin.
Rentrée :
- DS sur Roméo et Juliette.
Rappel : le bac blanc aura lieu avant les vacances de Février. Vous aurez le choix entre un sujet sur Diderot et un second sur Shakespeare.
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Posté le 05.11.2007 par lettraugranier
Quelques textes à connaître à l’issue de la classe de 2nde.
Balzac : Histoire des Treize ; La Peau de Chagrin ; Le Père Goriot
Barbey d’Aurévilly : Les Diaboliques
Barrie : Peter Pan
Beaumarchais : Le Barbier de Séville
Calderon : La Vie est un songe
Carrière : La Controverse de Valladolid
Chateaubriand : Atala ; René ; Le Dernier des Abencérage
Conrad : Typhon
Constant : Adolphe
Corneille : Le Cid
Dickens : David Copperfield
Dumas : Le Comte de Montecristo
Dumas fils : La Dame aux camélias
Flaubert : L’Education sentimentale ; La Tentation de Saint-Antoine
Gautier : Le Capitaine Fracasse ; Récits fantastiques
Goethe : Faust
Gogol : Nouvelles de Pétersbourg
Goldoni : Arlequin serviteur de deux maîtres
Hawthorne : La Lettre écarlate
Hoffmann : L’Homme au sable
Hugo : Hernani ; Notre Dame de Paris ; Les Travailleurs de la mer
Kafka : La Métamorphose
Loti : Aziyadé ; Pécheur d’Islande
Marivaux : La Double Inconstance ; Le Jeu de l’amour et du hasard
Maupassant : Boule de Suif
Melville : Moby Dick
Molière : Le Malade imaginaire ; Les Précieuse Ridicules
Musset : On ne badine pas avec l’amour
Poe : Histoires extraordinaires
Racine : Bérénice
Sand : La Mare au diable
Shakespeare : Othello ; Le Roi Lear
Shelley : Frankenstein
Sophocle : Antigone
Stendhal : La Chartreuse de Parme ; Le Rouge et le Noir
Stoker : Dracula
Tchekhov : La Cerisaie
Verlaine : Fêtes galantes
Wharton : Le Temps de l’innocence
Wilde : Le Portait de Dorian Gray
Zola : Au bonheur des dames ; Germinal
Posté le 05.11.2007 par lettraugranier
Diderot évolue tout d’abord dans un système déterminé, au sein duquel la liberté est apparemment restreinte.
Ce sont tout d’abord les propos de Jacques qui frappent le lecteur. Le prénom du valet est relié dès le titre au terme « fataliste », dans une union étrange qui en dit long sur le caractère de ce domestique en fait capable d’exposer une doctrine philosophique qu’il a héritée, selon ses dires, des leçons de son Capitaine. Pour Jacques, les actions humaines sont causées par un destin ; il existe un « grand rouleau » sur lequel tout ce que nous effectuons est écrit, de sorte que nous ne sommes jamais tout à fait libres de nos actes. Il résume fort bien sa conception par une formule poétique, où on devine le trouble de l’homme qui sent qu’une partie de son existence lui échappe : « nous marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés de nos souhaits, de notre joie et de notre affliction » ; « les lois du seigneur sont impénétrables » : ce précepte chrétien pourrait presque être l’apanage de Jacques, qui n’est d’ailleurs pas loin de penser qu’il existe, dans un ailleurs indéterminé, une instance supérieure qui régit nos destinées. Le valet lui adresse, à tout hasard, une prière : il n’aura rien perdu s’il n’est pas écouté mais espère malgré tout que ses requêtes seront prises en compte. C’est là le pari pascalien que Diderot utilise, en le parodiant légèrement.
Jacques ne s’en tient pas à cette conception quelque peu mystique du nécessitarisme. Son capitaine lui a aussi enseigné la philosophie de Spinoza, conception somme toute assez proche de ce matérialisme que Diderot défend sans doute plus que le fatalisme de son protagoniste. L’auteur se plaît ainsi à nous rappeler que l’homme est un phénomène naturel parmi d’autres et que, à ce titre, il est soumis à un certain nombre de lois naturelles qui infléchissent sa façon d’agir. Le cheval représente une bonne métaphore pour comprendre cette notion : le voyageur qui pense le diriger n’a en fait aucune prise sur lui et se trouve ballotté au gré des caprices de l’animal ou de ses habitudes. Si Jacques est conduit sous les fourches patibulaires par deux fois, c’est que sa monture appartient à un bourreau : les causes s’enchaînent, sur lesquelles nous n’avons qu’une prise limitée. Comme Diderot le rappelle, de façon là encore légèrement ironique, « le destin pour Jacques était tout ce qui le touchait ou l’approchait, son cheval, son maître, un moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille ». Nous sommes mus par un certain nombre d’éléments extérieurs qui agissent sur nous et nous amènent à modifier notre conduite : une rencontre bouleverse ainsi notre destinée, celle d’Agathe pour le maître, celle de la balle sur le champ de bataille de Fontenoy pour jacques, par exemple. De la même façon, une forte pluie amène notre duo à rester à l’auberge du grand cerf ; l’ennui aidant, Jacques se laisse griser par le vin proposé par l’hôtesse, l’ordre des atomes qui le compose s’en trouve modifié et le serviteur se retrouve alité, la gorge douloureuse, il laisse à son maître l’initiative de reprendre la parole, et sans doute la fin du livre s’en trouve-t-elle tout à fait modifiée.
La nature de chacun est alors une combinaison de toutes ces causes qui pèsent sur lui. La question de la responsabilité des actes se pose bien attendu avec acuité dans ce système nécessitariste. Si on applique à la lettre le spinozisme de Jacques, que Diderot, revendique lui aussi en partie, il est évident que nous ne sommes coupables de rien. Nous sommes agis par des causes qui nous échappent et Jacques pose en fait une question rhétorique quand il s’interroge de la sorte : « puis-je n’être pas moi ? et, étant moi, puis-je faire autrement que moi ? puis-je être moi en un autre ? ». Jacques n’est pas maître, et il répète à l’envi, d’être tombé amoureux de Suzanne. De la même façon, le débat que suscite l’aventure de Des Arcis et de Madame de la Pommeraye tendrait à la conclusion que l’infidèle n’est guère coupable puisque c’est sa nature qui la amené à délaisser la marquise ; « ce n’est pas sa faute » s’il ne ressent plus de passion, comme il pourrait l’exprimer, reprenant les termes que madame de Merteuil suggère à Valmont d’employer pour excuser sa rupture avec Madame de Tourvel, dans les Liaisons dangereuses.
C’est là un premier temps de la réflexion de Diderot, et on ne peut nier que l’auteur acquiesce à ce système nécessitariste que le roman se plait à illustrer. L’auteur relance cependant rapidement le débat. Il s’éloigne en particulier sensiblement du système spinoziste qu’il ne cautionne pas entièrement.
C’est que, pour l’écrivain, il existe deux plans nets, une importante « distinction entre le monde physique et le monde morale », qu’il reproche au Capitaine de Jacques de ne pas parvenir à discerner. Certes, l’homme est un phénomène naturel comme les autres, et, à ce titre, il est soumis à des lois ou à une série de causes qui lui échappent. Pour Diderot cependant, l’homme n’est guère assimilable à cette pierre mise en mouvement par une raison qui lui échappe et qui dévalerait une pente, métaphore de l’existence humaine employée par Spinoza. C’est que, parmi les causes qui peuvent inciter l’homme à agir, il en est une de toute première importance, cette raison dont on sait que c’est un maître mot des philosophes du XVIIIème siècle. La morale n’est pas absente de la réflexion de Diderot, qui a d’ailleurs rédigé dans l’Encyclopédie un article sur ce thème : l’homme possède une volonté qui doit l’aider à se fixer des règles de conduite, de ces « impératifs catégoriques », lois dont on sait spontanément qu’elles sont justes, que Kant ne tardera pas à mettre en avant. L’auteur semble alors faire la part entre des péchés véniels et d’autres moins excusables : le libertin tolère tout à fait l’inconstance amoureuse, une débauche mesurée, de ces tendances au plaisir pour lesquelles il n’est guère nécessaire de bouleverser notre nature dans la mesure où elles nous apportent plus de confort que de désagrément ; l’homme juste doit toutefois se garder du crime, qu’un minimum d’exigence morale doit le pousser à refuser. Jacques avoue d’ailleurs qu’il ne tuerait jamais personne.
L’homme possède donc une nature qui peut résulter de causes sur lesquelles il n’est pas possible d’agir. L’usage de sa volonté et de son libre arbitre doit toutefois lui permettre d’infléchir cette nature. C’est sans doute un des sens du récit enchâssé du marquis des Arcis et de madame de la Pommeraye : le sanguin libertin finit par se raisonner et pardonne à la jeune d’Aisnon qu’il finit par épouser. Il sait raisonner la tête froide. C’est une idée que Diderot exprime également dans Le rêve de d’Alembert à l’aide d’une métaphore originale. L’être humain serait une sorte de toile d’araignée, un réseau de fils qu’un simple coup de vent suffit à ballotter. L’araignée doit cependant se montrer assez forte pour résister à ces modifications et conserver son unité à sa toile ; l’insecte représente ici la raison qui doit parvenir à garder la maîtrise sur tout ce qui lui est extérieur.
Parmi ces êtres qui parviennent à garder à l’origine du réseau suffisamment d’autonomie, Diderot place le bon acteur, qui doit jouer de sang-froid et non poussé par le public ou par ses passions (c’est la théorie qu’il développe dans Le paradoxe sur le comédien), mais aussi, à n’en point douter, l’écrivain. C’est que le livre est à l’image de l’existence, une métaphore de ce ballottement entre nécessité et libre arbitre qui constitue l’être humain.
L’auteur rejoue ainsi avec son lecteur le lien entre l’homme et son destin. En effet, le lecteur semble libre de suivre les personnages ou de poser des questions au narrateur. Cette pensée est purement illusoire toutefois : c’est bien l’écrivain qui tient les rênes et Diderot le rappelle fréquemment. Le lecteur est même presque l’otage de l’auteur, qui le pousse à se reconnaître dans un personnage fictif qui pose des questions qu’il est amené à prendre pour siennes. Diderot serait à l’image de ce destin qui chapeaute nos existences, il serait au final le maître de ce « grand rouleau » qu’est le roman. Il pose cependant la question : qui est le maître du maître ? Diderot est –il en fin de compte si libre que cela ?
Si c’est bien lui qui préside à la destinée de ses personnages, on ne peut cependant nier qu’il semble parfois écrire au coup par coup, sans totalement maîtriser la trame qu’il met en œuvre, qu’il se laisse lui aussi aller au hasard des rencontres qui modifient peu à peu l’intrigue de son livre. Au final, le lecteur semble de plus garder une certaine autonomie : il est libre de fermer le livre, de critiquer l’auteur, de mal le comprendre même. c’est ce que Diderot nomme un quiproquo, notion théorisée par Jacques : les propos que l’on prononce ne sont jamais totalement compris comme ce qu’il devrait être ; au final, c’est à l’auditeur qu’est rendu son autonomie. C’est sans doute le sens des trois fins différentes apportées au roman : clin d’œil de Diderot au lecteur pour lui rappeler qu’en fin de compte, c’est à lui d’opérer ses choix… Et l’auteur comme le lecteur de symboliser l’homme tel que Diderot n’a cessé de le peindre tout au long de son ouvrage : des êtres certes soumis à des nécessités qu’ils ne dominent pas mais qui gardent tous deux un minimum d’autonomie, qu’un peu d’esprit critique doit permettre de bien aiguiller.
Posté le 05.11.2007 par lettraugranier
Les narrateurs dans Jacques
Problématique précise : qui raconte les histoires ? quels avantages les personnages tirent-ils de leur statut de narrateur ?
I- Différents narrateurs au sein d’une œuvre polyphonique.
Rappel : les narrateurs = tous ceux qui racontent une histoire dans le roman
- le narrateur-auteur : raconte le récit-cadre dans lequel s’inscrivent tous les personnages du roman. Il intervient également sous forme de discours pour dialoguer avec son lecteur ou juger des événements racontés. Il semble maîtriser la matière romanesque qui constitue la trame centrale du roman : le voyage de Jacques et de son maître.
- Le narrateur-auteur délègue cependant la parole à un certain nombre de personnages chargés à leur tour de raconter des récits enchâssés : Jacques (récit des amours mais aussi récits subalternes : la gaine et le coutelet qui fait pendant à DA et P, les mésaventures de son frère, le capitaine et son ami, les premiers émois amoureux : Bigre, Suzanne et Marguerite = cycle campagnard des amours) / le maître (récit rétrospectif : mésaventures ave le chevalier de Saint-Ouen et Agathe, l’emplâtre de Desgland : cycle urbain des amours) / l’hôtesse (madame de la Pommeraye et des Arcis : cycle noble des amours) / des Arcis (Richard et le Père Hudson)
- on observe donc un principe de variation héritier du baroque qui témoigne d’un monde en mouvement où les positions s’échangent (thématique chère à Diderot…) : l’auteur peut devenir un personnage dans l’épisode du poète de Pondichéry ; Jacques est tour à tour personnage, narrateur puis auditeur, il est également personnage de son propre récit.
II- Des narrateurs spécifiques ou des marionnettes de l’auteur ?
- cette variation peut cependant s’avérer artificielle : on sent bien que derrière chacun des narrateurs, c’est l’auteur qui garde la parole. Le style reste globalement le même d’un récit à l’autre : Diderot se moque d’ailleurs de cette artificialité en plaçant dans la bouche de Jacques un terme aussi peu vraisemblable dans la bouche d’un serviteur qu’ « hydrophobe ». Pour ce qui est de l’hôtesse, il s’en tire par une pirouette grâce à laquelle il parodie au passage un passage obligé du picaresque, le récit de la femme d’âge mur, personnage important qui a subi de nombreuses épreuves pour se retrouver dans une situation déplorable : si l’hôtesse raconte bien, c’est qu’elle a été élevée par les jansénistes de Port-Royal. Diderot ne donne pas plus d’explication mais il justifie un peu à l’emporte-pièce le fait que sa narratrice maîtrise fort bien l’art de conter, aussi bien que le ferait l’auteur.
- un jeu de miroir se met alors en place. le lecteur se reconnaît dans les auditeurs captivés par les récits qui leur sont faits (même Jacques en oublie de parler quand l’hôtesse prend la parole, le maître ne vit que d’écouter jacques). L’auteur, lui, se mire dans les narrateurs qu’il met en scène. Leurs qualités sont les siennes : art de ménager le suspens, dynamisme, causticité.
- On constate d’ailleurs que les récits des narrateurs en reviennent toujours aux mêmes thématiques : critique des religieux vénaux, thème de l’inconstance amoureuse … c’est-à-dire quelques-uns des sujets de prédilection de Diderot.
III- Un jeu d’influence nette.
- on ne peut toutefois confondre les différents narrateurs. Derrière le fait de raconter un récit se joue en effet toute une lutte d’influence où chaque individu trouve à s’affirmer. Jacques, en maintenant son maître dans une situation de dépendance nette (le maître a besoin des histoires pour exister…), inverse les rôles et devient le « maître du maître ». De la même façon, l’hôtesse impose son charme sur les deux hommes, jusqu’à séduire Jacques qui, plus le récit avance, plus belle il trouve l’aubergiste. Diderot semble ainsi prendre un malin plaisir à renverser les positions ; la valeur politique de son œuvre s’affirme ici.
- un jeu d’influence se met alors en place, en particulier à la toute fin du livre : le maître se place à l’école de Jacques et cherche à reconquérir la parole. Il demeure un élève encore maladroit : l’intérêt fléchit dans un récit complexe à l’excès, qui s’attarde sur des détails, et dont Jacques parvient trop bien à deviner la fin (le maître le rappelle : « tu vas anticipant le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu’il s’est promis de la surprise »). La noblesse en ressort là encore ternie. Des Arcis maîtrise mieux la parole quant à lui mais Diderot le choisit pour être le porte-parole d’un message anti-religieux ; il représente plutôt le noble éclairé, ancien libertin devenu philosophe : c’est en cette qualité que Diderot lui laisse le privilège de raconter un récit à la fois plaisant et critique.
- Raconter, c’est donc séduire et prendre le pouvoir sur autrui. C’est là un motif ancien que l’on retrouve dans les récits mythiques : Ulysse charme Polyphème en lui racontant une histoire et finit par le rouler ; Schéhérazade maintient le sultan dans une posture de dépendance et suspend la tyrannie du suzerain tant qu’elle a encore un récit à effectuer. L’auditeur éprouve le plaisir enfantin de se laisser conter une fiction et tombe sous la coupe de celui qui raconte…
Posté le 05.11.2007 par lettraugranier
Jacques le Fataliste peut-il être considéré comme une œuvre engagée ?
Attention à la notion d’engagement. Elle est anachronique pour Diderot puisqu’elle n’est théorisée qu’au XXème siècle, pour rendre compte du travail de toute une génération d’écrivains qui se servent de la littérature comme d’une arme politique : Camus, Malraux, Sartre… C’est ce dernier qui offre la définition la plus claire de l’écrivain engagé, notamment dans son essai « Qu’est-ce que la littérature ? » ou dans l’ouvrage théorique Situations. S’engager en littérature, c’est « faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et s’en dire innocent », c’est-à-dire prendre position, par ses écrits, sur les grands problèmes contemporains, affirmer ses positions politiques ou sociales. Le souci du message devient plus important que celui de la forme : « quant à la beauté, elle vient par surcroît, quand elle peut », rajoute Sartre.
Diderot serait-il un précurseur de cette littérature engagée ? JF est-il un roman dont la préoccupation est avant tout sociale et politique ?
JF est tout d’abord politique car Diderot prend le parti d’ouvrir le roman à des sphères sociales qui, jusqu’ici, n’avaient pas le droit à une représentation artistique, ou n’apparaissaient que sous forme de caricatures.
- Diderot anticipe ainsi le projet balzacien de comédie humaine et c’est tout un monde varié, chamarré, qui prend place dans le roman : aristocratie bien sûr (des Arcis et Mme de la Pommeraye, le maître) mais aussi petit monde de la bourgeoisie et de l’artisanat, paysans… le roman offre une vision complète du royaume de France : le peuple est présent ; Jacques et son maître parcourent monde rural comme milieux plus urbains. Diderot accorde une place non négligeable aux laissés pour compte de la société du XVIIIème, ce qui répond déjà à un projet politique. Il se place sur ce point sur les traces des auteurs de roman comique du XVIIème siècles, Scarron et Sorel par exemple.
- ce qui frappe surtout, c’est la volonté de Diderot, suivant le souhait qu’il affiche fortement de « faire vrai » et non pas d’être « vraisemblable », de donner un image réaliste de ces sphères sociales qu’il met ici en scène. Il témoigne ainsi des difficultés du petit peuple à survivre, à une époque où les conditions d’existence s’avèrent complexes : les paysans ne peuvent accueillir Jacques car ils ont déjà du mal à subvenir à leurs besoins ; les enfants représentent autant de bouches à nourrir dont la conception doit être mûrement réfléchie ; ne reste au peuple qu’à travailler durement s’il veut échapper à la misère (à moins de se faire voleur, comme Mandrin ou Jacques, dans une des fins possibles suggérées par Diderot) : l’hôtesse est constamment dérangée par le rappel des tâches à mener quand elle entreprend le récit des amours de Mme de la Pommeraye et de des Arcis : la vie de ces derniers apparaît alors bien oisive en regard de l’activité du petit peuple, et les machinations amoureuses sont presque traitées ici comme un remède à l’ennui ou, du moins, une conséquence de cette oisiveté : on assiste ici à une légère dégradation du roman d’analyse psychologique, d’essence aristocratique, dont le modèle est constitué par la Princesse de Clèves de Madame de la Fayette.
- un exemple non négligeable de ces personnes à qui le roman accorde une place primordiale : les femmes. Elles acquièrent chez Diderot une dimension toute particulière, jusqu’à parfois étouffer les hommes : le récit de l’hôtesse parvient, exploit non négligeable, à réduire Jacques au silence ; la paysanne qui accueille Jacques est bien plus raisonnable que son mari qui ne pense qu’à l’amour sans se soucier des conséquences de ses actes. Peut-on faire de Diderot un féministe ? on sent bien chez l’auteur une certaine accointance avec un sexe qui jusqu’ici était resté « le sexe faible », malgré le développement des salons féminins à partir du XVIIème siècle. Diderot ne prend pas toutefois une défense inconditionnelle de la femme : elle a aussi ses défauts, comme Mme de la Pommeraye, avatar de la Merteuil des Liaisons dangereuses, certes fascinante mais aussi tyrannique et hypocrite. Diderot nous rappelle en fait, ce qui est déjà une revendication non négligeable à l’époque, que la femme est somme toute comparable à l’homme, vive quand il le faut, perverse à ses heures, parfois condamnable.
JF ne se contente pas de s’ouvrir à des milieux peu représentés dans le roman. Il fait aussi la satire ou la critique d’un certain nombre d’institutions, dans une veine volontiers polémique, proche de l’Ingénu de Voltaire, par exemple.
- critique de la justice : Diderot dénonce l’omniprésence des espions, la corruption des puissants ou la collusion entre les ordres ; le père Hudson se sert de ses appuis dans le monde de la justice pour faire arrêter Richard et son compagnon.
- critique de la religion également, très présente chez ce matérialiste athée qu’est Diderot (rappel : qu’est-ce qu’un matérialiste athée ? une personne qui explique le monde tel qu’il existe par des causes matérielles et exclut par la même la volonté divine pour justifier ce qui arrive). Là encore l’exemple du père Hudson est édifiant : Diderot critique moins la conduite de l’ecclésiastique, son goût des femmes d’autant plus excusable que le célibat imposé aux hommes et aux femmes d’église ne fait qu’attiser un fort naturel besoin amoureux, que son hypocrisie : prôner l’abstinence là où on ne la respecte pas soi-même ; refuser d’assumer ses actes et préférer faire condamner Richard pour monter plus vite en grade. Les religieux, de façon générale, sont des ambitieux ; le frère de Jacques lui-même, par ailleurs capable de vertu, se montre fort condamnable quand il falsifie des documents à des fins personnelles.
- la noblesse, enfin, ne sort pas indemne du roman. La nature des liens qui unissent Jacques et son maître est sur ce point intéressante. Attention au contresens cependant : certes, Jacques est bien plus vif que son maître, « automate » peu impliqué au début du roman. Diderot se garde bien toutefois de dresser un panégyrique du personnage du valet : Jacques, comme Sganarelle, peut se révéler bien peu conséquent ; il conte fort bien mais, par ailleurs, sa pensée est plus légère sur le plan philosophique : il répète les leçons de son capitaine sans discernement et peut parfois se tromper ou se contredire. Le maître, lui, évolue : sur le modèle de Jacques, il est capable de conter sa jeunesse et il s’humanise au fur et à mesure de l’histoire. Ne pas oublier que JF a été pris comme exemple par Hegel pour mettre en pace sa dialectique du maître et de l’esclave. Là encore, Diderot tend vers une sorte d’égalité : le maître et le serviteur représentent deux individus, tous deux perfectibles, et rien ne vient justifier les privilèges de l’un sur l’autre.
La forme adoptée par Diderot pour son roman peut enfin être qualifiée d’engagée. C’est l’idée qui sous-tend l’inventivité littéraire de l’auteur qui est ici intéressante : une revendication de liberté et une volonté de se détacher des conventions littéraires de l’époque.
- Diderot refuse en effet un certain nombre de règles du genre romanesque qu’il adopte : il se coule en fait dans une forme pour mieux la subvertir. refus des conventions de l’incipit ; importance de la digression qui en vient même à primer sur l’intrigue principale, comme pour mieux affirmer que ce qui est en marge, ce qui pourrait apparaître comme secondaire, a parfois plus d’intérêt que ce qui est au centre ; questionnement incessant du lecteur qui devient presque un personnage du roman… Diderot suit ici le modèle de Sterne mais l’ouvrage qu’il compose ne s’en signale pas moins par son originalité et son refus des normes.
- Didelot fait également souffler un vent de liberté sur le roman en l’ouvrant au plus grand nombre de registres possibles ; tous ont leur importance et sont nécessaires pour composer ce vaste ensemble qu’est JF. Nous avons ici le pendant littéraire de l’ouverture sociale effectuée par Diderot. Des registres nobles sont présents : le pathétique de l’évanouissement de la petite d’Aisnon ; le polémique des discussions philosophiques, mais ils s’équilibrent fort bien avec des registres moins élevés, qui ne leur cèdent pas en importance : comique des amours campagnardes de Jacques, du quiproquo à propos de la chienne Nicole… Comme dans une mosaïque, comme dans la société également, chaque pièce est importante. La forme adoptée transmet ici un message clair.
On était enfin en droit de discuter la notion d’engagement dont parle le sujet. Quelques pistes pour développer une partie à ce sujet :
- la littérature engagée cherche avant tout à faire passer un message politique. Ce serait réduire l’œuvre de Diderot que de penser que ce soit là l’unique but de ce roman : questionnement philosophique marqué, prétention littéraire nette, volonté aussi de divertir, par delà le message que cherche à faire passer Diderot.
- la littérature engagée impose souvent un message relativement clair (pensons aux pièces de Brecht par exemple). L’oeuvre de Diderot est également intéressante parce qu’elle suggère plus qu’elle n’impose ; elle amène à penser plus qu’elle n’arrête la pensée. Elle fait souvent place au doute, notamment sur un problème aussi important que la liberté, principe auquel Diderot ne semble pas vouloir renoncer même s’il est difficile de lui accorder une place nette dans le système matérialiste mis en place par l’auteur.
- on pouvait enfin minimiser la portée politique de cette œuvre : pas d’attaque directe du roi ; attention apportée au peuple mais pas vraiment d’appel à la révolte. l’œuvre de Diderot annonce 1789 mais elle n’est pas à proprement parler révolutionnaire.
Au final, JF n’est peut-être pas l’œuvre engagée qui correspondrait à la définition qu’en donne Sartre au XXème. Il n’en reste pas moins que nous avons affaire à un roman novateur et corrosif. On pourrait sans doute à ce titre lui appliquer, plus que le terme d’engagement, le concept de « carnavalesque » que théorise le critique russe Bakhtine pour rendre compte de l’œuvre de Rabelais, que Diderot évoque çà et là dans son ouvrage :
- place importante laissée au rire
- souffle de liberté qui souffle sur cette littérature
- renversement des rôles (lors de la fête des fous, les plus pauvres prennent le pouvoir), même si, comme on l’a vu, Diderot semble au final prôner une égalité entre les hommes, par delà leur classe sociale et leur sexe.
Quel rôle le cycle paysan jouet-il dans JF ?
Le cycle paysan = tout ce qui se passe à la campagne, le plus souvent relié à Jacques et à ses amours. Des épisodes périphériques, aux bornes du récit : le retour de la bataille de Fontenoy au début du livre et l’initiation amoureuse de Jacques à la fin. Peut-on aller jusqu’à inclure l’épisode de l’auberge ? Il se déroule à la campagne mais l’auberge sert de cadre à beaucoup de personnages qui ne sont pas en lien avec le cycle paysan (des Arcis, Richard, le maître…). De même, on peut hésiter à inclure les amours de Jacques et de Suzanne, qui se déroulent dans un château situé dans une petite ville : milieu plus urbain que rural…
Le cycle paysan permet tout d’abord de donner une épaisseur psychologique au personnage principal du roman, Jacques.
- c’est au cours des récits rétrospectifs de Jacques que les allusions au monde de la campagne prennent place. Le personnage, par ses discours, précise sa jeunesse et son passé se construit par petites touches. Il peut même expliquer ce qu’il est devenu en reprenant les étapes de sa jeunesse, ce qui donne un peu plus de vraisemblance au récit : c’est parce que son grand-père a voulu le bâillonner pendant son enfance qu’il est devenu si bavard. Jacques gagne ici en épaisseur ; son maître reste en revanche bien plus évanescent jusqu’à ce qu’il comprenne la leçon du serviteur et ne se mette lui aussi à raconter sa jeunesse.
- Jacques précise alors un certain nombre de traits marquants de sa personnalité, qui aident à compléter son portrait : gaieté du personnage, inconstance amoureuse et roublardise quand il se sert de la situation inconfortable de Bigre pour lui subtiliser sa compagne… Un portrait nuancé se met en place : un Jacques sympathique mais néanmoins capable de coups pendables, un personnage en tout cas profondément humain pour qui on sent bien que Diderot garde une certaine tendresse.
- le cycle campagnard permet enfin d’inscrire Jacques dans la lignée des picaros. Comme le Francion de Sorel, comme Lazario de Tormès c’est avant tout à la campagne qu’il se forme ; il y voyage et apprend ce qui en fait, au moment où s’ouvre le livre, un être déjà évolué : initiation amoureuse bien sûr mais aussi rencontre des voleurs qui permettra par ailleurs à jacques de se faire soigner par Suzanne.
Le cycle paysan est également important dans la composition du roman en ce qu’il joue un rôle de contrepoint par rapport à des scènes mettant en scène la bourgeoisie ou la noblesse.
- les paysans sont représentés dans leur réalité (cf. infra : problème de la famine, nécessité du travail) même si on ne peu pas vraiment parler de vision documentaire du monde rural qui se trouve ici réduit à quelques lieux caractéristiques (la grange, la maison, le bois, le moulin) et personnages-types. Diderot se détache néanmoins du monde purement factice de la pastorale en évoquant la réalité du monde rural.
- le cycle paysan se signale surtout par le ton plus badin que Diderot y adopte, un peu comme les scènes rurales de Don Giovanni, le mariage de Masetto et de Zerlina, se voient réserver un traitement musical plus léger dans l’opéra de Mozart. Le comique est présent dans les scènes décrites, et c’est dans ce cycle que Diderot se montre le plus proche de la tradition littéraire du fabliau, que Molière a par ailleurs illustrée dans des pièces comme George Dandin : comique de répétition dans l’initiation amoureuse de jacques qui se fait passer pour puceau auprès de trois femmes du village ; comique de situation du petit vicaire accroché à sa fourche pour avoir surpris le même Jacques dans les bras d’une femme mariée. la campagne est le lieu des cocufiages joyeux et jacques tire sans doute de son enfance à la campagne l’inspiration grivoise de la fable de la gaine et du coutelet.
- le cycle paysan joue donc un rôle de divertissement net. Il s’agit a priori de récit pur, que jacques raconte à l’envi ; la discussion philosophique semble exclue des épisodes évoqués qui donnent un caractère plaisant et contrastent avec des passages plus austères ou aux registres plus nobles.
Peut-on dès lors penser que le cycle paysan fonctionne comme une unité autonome coupé du reste du roman ? Il serait dans doute trop simple de penser que les épisodes de la jeunesse de Jacques ne soient introduits que pour divertir le lecteur. Ils reprennent en fait sur un mode mineur les thématiques développées dans le reste du roman et complètent la réflexion philosophique et politique qui y est menée.
- anticléricalisme marqué avec le ridicule de l’épisode du vicaire.
- thème de la supercherie : on trompe beaucoup à la campagne … comme on le fait à la ville, et le maître de jacques se retrouve aussi penaud au final que le Bigre dont se joue son serviteur. Jacques est un fieffé menteur et Diderot semble ici développer une réflexion sur l’être et le paraître qui traverse par ailleurs tout le roman.
- l’inconstance amoureuse est enfin au cœur de ce cycle. A la campagne, même si la famine sévit, on ne cesse de vouloir prendre du plaisir et les couples ne sont jamais tout à fait stables : Jacques s’en donne à cœur joie mais les femmes qu’il séduit sont bien souvent consentantes et ne sont pas dupes des mensonges du personnages, pas plus sans doute que leurs maris, qui préfèrent presque en rire, comme dans l’épisode du vicaire. On retrouve une caractéristique nettement développée dans le roman, et qui ne surprend guère chez le libertin qu’est en grande partie Diderot : inconstant le père Hudson, inconstant le marquis des Arcis, inconstants les paysans, à ceci près qu’à la campagne, le jeu amoureux est nettement moins complexe et sans doute nettement moins sophistiqué que dans la noblesse. C’est en tout cas un penchant net de la nature humaine qui Diderot met ici en avant.
Posté le 16.09.2007 par lettraugranier
Sujet: peut-on résumer JF? l'intrigue constitue-t-elle la part la plus importante de l'ouvrage?
Remarque préliminaire: le roman = une intrigue principale clairement identifiable dont on suit aisément le fil: une "aventure" qui procure le plaisir de suivre le déroulement chronologique d'une intrigue. JF semble ne pas entrer dans cette catégorie. question sous-jacente: JF est-il un roman comme un autre ou Diderot a-t-il voulu faire autre chose?
Plan possible:
I- Un ouvrage que l'on a du mal à résumer
1) que résumer?
- si l'on suit le titre, le voyage de jacques et de son maître: un ordre chronologique, des repères temporels avec huit journées, mais l'intrigue n'est guère palpitante, sauf à la fin où les événements se précipitent. Amène à laisser de côté les discussions multiples: dans le voyage, Jacques et son maître parlent plus qu'ils n'agissent: plus de discours que de récit...
-si l'on s'en tient à ce que laisse présager l'incipit, on se focalisera sur les amours de Jacques. Difficile: toujours interrompu, ordre chronologique pas forcément respecté. Là encore, très partiel puisque les autres récits sont passés sous silence et Diderot ne dit pas qu'un soit plus important que l'autre. Même l'histoire du chien de l'hôtesse amène à réfléchir sur le fait que l'on ne parvienne à se comprendre et que la communication soit diifcile au sein d'une société pourtant homogène. Même idée enfait que dans l'Encyclopédie où Diderot se refuse à trier, à dire ce qui est secondaire: article "épinette " au même rang que "fanatisme"...
on peut donc tout au plus se focaliser sur quelques épisodes, ce qui donne une vision très partielle ... ou rester très schématique en se contentant du récit-cadre. En fait, un ensemble trop riche pour être embrassé, comme peuvent l'être par exemple les films chorale (Short cuts de Robert Altman...)
2) comment résumer?
- rendre compte des interruptions incessantes, occasionnées par Diderot, par les aléas climatiques, par le brusque changement de direction du cheval de Jacques?
- rendre compte de l'arborescence de récits que Diderot met en place? en fait, pas un fil mais un éceveau où les fils sont entremêlés: tirer sur un fil, c'est en fait tirer sur un ensemble complexe, où la relance est constante: l'arrivée à l'auberge du Grand Cerf appelle l'histoire des Des Arcis et Pommeraye, qui appelle l'histoire de Richard, qui relance le débat sur les religieux...
II- Ce que l'on manquerait de JF à vouloir résumer l'oeuvre
1) Une galerie de portraits
- personnages multiples avec nombre important d'originaux: Gousse, Bigre, Jacques, des Arcis, l'hôtesse, le poète de Pondichéry. Chacun a son importance + principe même de la composition de Diderot: la bigarure, qui nous rappelle que la société est composée d'uindividus singuliers, qu'il n'y a que des exceptions et pas de type général (ex: des curés malfaisants comme de bons religieux: le confesseur de l'hôtesse; il ne faut pas tirer de règles)
- la recherche formelle menée par Diderot: les jeux avec le lecteur, la vivacité de l'écriture, souvent théâtrale. en fait, douce folie de cette écriture, elle aussi originale, qui ne veut ressemebler à rien de connu...
-tout ce qui est discours et pas récit: interventions du narrateur, dialogues de jacques et son maître. aspect philosophique: débat sur le fatlisme; condamnation de Mme de la Pommeraye avec, en toile de fond, interrogation sur la vetu et sa relativité. réflexion politique comme épisode sans importance apparente de la rébellion de Jacques à l'hôtel: débouche sur la remise en cause du statut de maître et d'esclave quand il est imposé de droit.
Ex d'introduction: La lecture d'un roman est en général motivée par la volonté de suivre des personnages dans le déroulement d'une aventure linéaire, qui constitue l'essentiel de l'ouvrage choisi et fait que l'on pourra la résumer. JF est un roman - du moins est-il le plus souvent répertorié au sein de ce genre. Pour autant, en dégager l'intrigue tient de la gageure. Qu'est-ce qui rend le résumé de cet ouvrage si ardu, JF ne cache-t-il pas autre chose qu'une intrigue dont on pourrait sans peine délier le fil?
Ex de conclusion: Il est donc malaisé de résumer cet ouvrage et, en fait, peu importe, puique, plus qu'une histoire, JF est avant tout une forme qui s'invente sous nos yeux et fait exploser les carcans; une libération de la parole qui interroge le lecteur sur des grandes questions philosophiques ou des débats littéraires. JF est un feu d'artifice: sa complexité en fait sa richesse.
Posté le 16.07.2007 par lettraugranier
Denis Diderot
Qu’est-ce qu’un homme ?
La somme d’un certain nombre de tendances
Diderot par Louis Van Loo
Naissance à Langres, le 5 août 1713. Fils d’artisan : père coutelier et mère issue d’une famille de tanneurs.
Les habitants de ce pays ont beaucoup d’esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette. La tête d’un Langrois est sur ses épaules, comme un coq d’église en haut d’un clocher. Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale, et l’application assidue m’ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts (Lettres à Sophie Volland).
Commence des études de théologie, qu’il abandonne. Il épouse une jeune fille sans fortune et est répudié par son père.
1. L’écriture mercenaire :
Traductions de l’anglais : traités politiques, sciences de la vie, dictionnaire de Chambers.
1745 : Les Pensées philosophiques, où le fanatisme est condamné. Ouvrage attribué à Voltaire.
1747 : Promenades du sceptique et Les Bijoux indiscrets : Diderot s’y rapproche du mouvement libertin.
2. L’écriture philosophique.
1749 : Lettre sur les aveugles : Diderot y développe pour la première fois le matérialisme biologique. Il s’appuie sur les perceptions d’un aveugle pour développer un relativisme moral novateur et pour rejeter l’existence de Dieu. Il élabore en contrepartie l’idée de « fermentation de la matière » : combien de montres estropiés, manqués, se sont dissipés, se reforment et se dissipent peut-être à chaque instant dans des espaces éloignés, où je ne touche point, et où vous ne voyez pas, mais où le mouvement continue ou continuera de combiner des mas de matière, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu quelque arrangement dans lequel ils puissent persévérer.
Diderot est embastillé à la suite de la publication de cet écrit mais il soutiendra à nouveau cette théorie dans le Rêve de d’Alembert.
Dans un ouvrage plus tardif, Réfutation d’Helvétius, Diderot traite alors du problème de la liberté : on est fataliste, et à chaque instant, on pense, on parle, on écrit, comme si l’on persévérait dans le préjugé de la liberté.
3. L’écriture encyclopédique.
Vaste projet, qui occupe Diderot de 1747 à 1766. Il lui vaut de rencontrer d’Alembert puis de se fâcher avec lui, de se brouiller définitivement avec Rousseau, d’avoir à affronter très régulièrement la censure.
Ouvrage collectif que Diderot supervise ; 17 volumes de textes et 2 de planches ; des collaborateurs variés : Rousseau, Voltaire, Jaucourt, Goussier.
Quelques principes : liberté laissée aux collaborateurs, volonté d’embrasser champ le plus large possible, pas de hiérarchisation des matières. Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ;
d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de les transmettre aux hommes qui. viendront après nous ;
afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succèderont ;
que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain.
Diderot rédige plus de 5000 articles : contre le fanatisme, contre l’autorité arbitraire ; articles d’esthétique (définition du beau : ce dont la perception apporte du plaisir).
4. L’écriture politique.
Contredit l’écriture philosophique : revendication de la liberté individuelle et droit à la propriété. Un idéal bourgeois.
Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres.
La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison.
5. Le théâtre et le roman.
Tout est théâtre chez Diderot mais quelques pièces plus spécifiques : Le fils naturel, Le Père de famille.
Conception morale du théâtre qui doit inciter à la vertu. Deux principes : le coup de théâtre et le tableau. Un nouveau genre : le genre sérieux.
Le roman : roman par lettres : La Religieuse, critique de la vie conventuelle.
Deux ouvrages reconnus : Le neveu de Rameau, Jacques le fataliste.
Deux opinions sur Diderot : « si le lecteur n’a pas le dernier mot, l’auteur l’a rarement. Car plutôt que d’avoir le dernier mot sur tout, cette pensée ne cesse d’interroger – et d’abord ses propres certitudes » (Alain Ménil)
« Diderot propose davantage un trajet qu’une philosophie arrêtée. il fait surgir des impasses, propose des hypothèses, flirte longuement avec elles, semble les épouser puis les abandonne » (Eric-Emmanuel Schmidt)