Les contes de Perrault illustrés par Doré: des contes sur l’enfance destinés aux enfants ?
Au terme « conte », on associe souvent le monde de l’enfance. Le mot nous rappelle nos premières lectures, ces univers merveilleux, entre fascination et effroi : Grimm, madame Le Prince de Beaumont, autant d’auteurs dont les récits constituent souvent les grands classiques de la littérature enfantine. Qu’en est-il de Perrault ? Les contes de cet auteur sont souvent de ceux que l’on a lus plus jeunes mais sont-ils réellement destinés à une lecture purement enfantine ? Et q’en est-il des illustrations de Doré ?
I- Le style des contes et des gravures
1) Dans les contes : un style que l’on peut juger adapté à l’enfance. Trois contes seulement en vers, dans un langage plus complexe : « Les Souhaits ridicules » ; « Peau d’Ane » ; « Grisélidis » = trois contes littéraires, qui utilisent le modèle de la fable et de la pastorale, peu adaptés aux enfants. Les autres contes attribués à Pierre d’Armancour, fils de Perrault : un subterfuge de l’auteur pour justifier un style simple, « naïf », en accord avec la clarté classique : vocabulaire précis, phrases linéaires, intrigues claires. Un langage donc à la portée de l’enfant, d’autant plus que destiné aux enfants d’une classe sociale instruite.
2) Des registres adaptés à l’enfance. Un autre type de naïveté : construction d’univers merveilleux, peuplé d’événements surprenants que l’enfant ne sera pas amené à contester. Une formule opératoire : « il était une fois » qui ouvre la porte aux « féeries », qu’un enfant devrait accepter avec facilité (festin de « Riquet à la Houppe », perles des « Fées »). Outre l’émerveillement, l’enfant doit aussi être sensible à un effroi léger qui ne se transforme jamais en pure terreur (adapté à l’enfant qui aime se faire peur, mais pas trop) : le cabinet des femmes de Barbe Bleue (mais le monstre est tué à la fin…) ; l’ogresse qui veut manger Jour, Aurore, la Belle (mais qui finit dans la fosse aux serpents). Une terreur atténuée par un comique immédiat que l’enfant doit percevoir : les moutons aperçus par la sœur Anne, la sauce Robert de l’ogresse, le chat empêtré dans ses bottes…
3) Le but de l’édition Hetzel de Doré est justement de donner plus facilement accès au texte de Perrault, à un siècle où la littérature enfantine se développe. L’enfant s’appuie sur les gravures pour visualiser et comprendre le texte. Doré représente ce qui peut être le plus éloigné de l’univers de l’enfant du XIXème : les châteaux, les vêtements… Il peut lui aussi insister sur la terreur légère suscitée (les ogres aux yeux exorbités, les enfants servis dans les plats…) mais ne représente jamais justement ce qui est trop horrible (les femmes pendues de « La Barbe bleue »). Il dramatise les situations et rend l’atmosphère plus aisément perceptibles aux enfants : jeux de clairs-obscurs, plongées impressionnantes, jeu de tailles irréelles pour susciter la fragilité… Doré insiste d’ailleurs sur le fait que les contes doivent êtres entendus par les enfants : cf. frontispice du livre illustré.
II- Des leçons destinées aux enfants ?
1) C’est a priori ce que revendique Perrault. Dans la lignée de l’ « utile dulci »du latin Horace : joindre l’utile à l’agréable en permettant, par un récit plaisant, de donner une leçon. On peut relire les préfaces où Perrault énonce on projet : intention didactique nette qui apprend aux enfants un certain nombre de règles. Des défauts à éviter (la curiosité, la méchanceté et le manque de sens du partage dans les « Fées » ou « Cendrillon ») mais aussi des qualités à mettre en avant : la générosité, la patience, et des dons à cultiver : l’esprit, l’élégance… De façon plus nette, les contes apprennent une trajectoire que l’enfant doit adopter s’il veut progresser (véritable obsession chez Perrault) : dans beaucoup de contes, un schéma narratif où l’enfant doit passer par des obstacles avant de grandir. Perrault met en avant la nécessité de s’émanciper et de s’éloigner des parents pour parvenir au stade adulte, matérialisé par la formation du couple (modèle de Peau d’Ane ou de la Belle au bois dormant) ou par l’arrivée à la cour (modèle de Poucet). Moralité : il faut s’avoir se détacher de ses parents et jouer de son esprit pour parvenir à ses fins…
2) Quelques bémols cependant : les morales des contes ne sont parfois pas claires puisque Perrault les multiplie, les décale, en rajoute des facétieuses… Les conseils sont parfois durs à discerner : dans le « Petit chaperon rouge », le loup est repu et pas puni, c’est lui qui triomphe… C’est alors aussi aux adultes que s’adressent ces contes, et singulièrement aux parents. La mère du chaperon aurait dû avertir sa fille, les parents de Poucet prêter attention à ce « marmot » plus futé. Plus largement, de nombreux contes ne s’adressent pas aux enfants : la jeune fille séduite par le méchant loup n’est sans doute pas si jeune que cela ; dans « Riquet à la houppe », ce sont deux personnes en âge de s’aimer dont la passion se trouve cristallisée ; la curiosité de la femme de Barbe Bleue n’est pas celle d’une enfant mais celle d’une femme d’âge mûr. Il ne faut pas oublier que c’est le public privilégié des contes : les femmes des salons du XVIIème… et pas leurs « marmots d’enfants » !
3) Doré tient-il conte de la portée didactique des contes ? Etonnamment, pas de morale dans l’édition Hetzel. A regarder les gravures, peu de morale explicite. Le châtiment de la mauvaise sœur des « Fées » n’est pas représenté. Doré choisit plutôt des moments d’action. Il est plus intéressé par l’atmosphère des contes que par leur leçon.
III- Une dimension qui échappe aux enfants
1) Chez Perrault, l’enfant ne saura déceler les allusions littéraires. Un auteur engagé dans la querelle des Anciens et des Modernes (d’où la moquerie sur tout ce qui est vieilli), qui utilise le conte mais aussi pour le parodier (moquerie par rapport au jeu galant avec lequel Perrault s’amuse, reprise parodique du merveilleux)… autant de dimensions que l’enfant ne peut percevoir… De même qu’il pourra lui manquer les clés historiques des contes : vie de cours de Louis XIV et nécessité de s’élever pour viser le confort ; notion d’élégance, d’honnêteté…
2) On peut aussi se poser la question pour Doré. ce ne sont pas n’importe quelles gravures qui sont données ici. Les illustrations se font œuvres d’art … ce qu’un enfant pourra sans doute saisir, sans parvenir à l’analyser. Il ne se rendra sans doute pas compte en tout cas des emprunts de Doré (à Vermeer, à l’art de la statuaire…), de même que l’inscription dans le romantisme et d ans les problématiques propres de ce mouvement (recherche du sublime, insistance sur l’individu, mélancolie…) lui feront défaut.