Le Guépard : quelques sujets supplémentaires
quelle est l’importance de Bendico dans l’ouvrage ?
I- Un juge avisé sur les différents personnages : pour le lecteur, une indication du regard que Lampedusa porte sur eux.
1) Le chien des Salina : il garde une affection indéfectible pour ses maîtres à qui il ne cesse de témoigner son attachement : en particulier au Prince et à Tancredi, soulignant la filiation entre les deux. Il recherche toujours la présence de Fabrizio : c’est le premier à pénétrer dans le salon après la messe (chap. 1) et ne vit que pour l’approbation que ses actions va faire naître chez son maître (qd il dévaste le jardin, il cherche le regard de Salina). Il suit Tancredi et manifeste sa joie dès qu’il le voit. Bendico représente ce que l’on peut penser des Salina : une famille noble mais qui mérite qu’on la serve avec application car elle sait favoriser ceux qui sont proches d’elle + relation plus joyeuse avec Tancredi, plus jeune et plus enthousiaste que son oncle.
2) Bendico peut juger positivement de certains personnages : il se rapproche spontanément de Chevalley, en qui il sent un « brave homme ». la relation souligne le jugement au final magnanime de Lampedusa sur les Piémontais : des aristocrates, certes un peu grossiers, mais qui recherchent une nouvelle stabilité somme toute acceptable.
3) par contre, Bendico ne peut s’accommoder des nouveaux puissants qui vont remplacer les guépards et les lions. Il ne manifeste que mépris envers Calogero + à noter : il repousse aussi le médiocre Cavriaghi qui n’est à Donnafugata que pour séduire Concetta.
II- Bendico est aussi un reflet de la famille des Salina.
1) Bendico est conscient de la supériorité de sa caste. C’est un chien de race noble (un danois), aussi imposant physiquement que son maître dont il partage (cf I) le jugement sur ceux qui l’entourent. Si Fabrizio se retient d’agressivité directe envers ceux qui l’entourent, Bendico ne se gêne pas pour montrer du mépris envers les inférieurs : à Donnafugata, sa première tâche est de remettre à leur place les chiens moins nobles des serviteurs.
2) Bendico est cependant comme les Salina : il ne cesse de saper les fondements de sa supériorité. Il participe à la ruine du jardin de Palerme, symbole de la décadence (cf cours sur la mort) de la famille sicilienne. De façon générale, Bendico est tout aussi peu impliqué que son maître : c’est un bel animal mais il ne fait rien d’utile ; il ne participe pas à la chasse notamment. c’est un chien esthétique plus qu’efficace, qui joue plus qu’il n’agit.
3) Enfin, Bendico représente une image saisissante du destin des Salina à la toute fin du livre : guépard dansant mais tas de poussière mangé aux vers. Il n’est plus que souvenir dont on va se débarrasser : c’est la fin des Salina.
le bal : en quoi le Prince illustre-t-il la phrase de Pascal : « un roi sans divertissement est un homme plein de misères ? »
I- Le Prince est « un roi sans divertissement »
1) Il conserve une certaine supériorité par rapport aux autres : point focal du chapitre car c’est autour de lui que s’organise la vision (focalisation interne nette ici). Il fait toujours l’objet de l’admiration des autres et converse avec tous (qd il valse notamment : il est là encore le centre des attentions). Il demeure d’une grande prestance : description de son vêtement au début du chapitre.
2) Sa supériorité se mue cependant en rejet désabusé des plaisirs du bal. Il ne participe pas à la liesse. il est « sans divertissement ». La danse ne l’intéresse pas et il repousse même les plaisirs de la table dont on le sait pourtant friand. le guépard vieillit et finit pas chercher la triste compagnie des Piémontais : récit terne de la bataille d’Aspromonte.
3) Il cherche plus la solitude : il se retire dans le cabinet de Ponteleone où il contemple La mort du juste.
II- « un homme plein de misères »
1) Inactif, désabusé, le prince porte alors un regard cynique sur le monde qui l’entoure. Il en voit les turpitudes par-delà la belle mascarade du bal. Métaphore des guenons pour rendre compte des jeunes nobles que trop de consanguinité a transformées en bêtes. Regard négatif également sur Calogero, en qui il souligne le paysan et le ridicule.
2) Le prince, lors du bal, découvre surtout qu’il n’est pas roi mais bien homme comme les autres. Il se rend compte de sa finitude : il refuse la mazurka car il se sait vieilli et contemple son destin dans le tableau de Greuze. Il parle alors de mort éprouvée, que Tancredi et Angelica ne peuvent pas connaître : lui est en train d’éprouver physiquement, dans sa chair, la fin de son règne et de son existence.
3) Cette finitude, il la projette sur les autres : sur Tancredi et Angelica à qui il prédit in petto un destin sinistre. Sur les danseurs du bal dont il voit un reflet dans les bœufs sanguinolents que l’on ramène de l’abattoir.
III- Un heureux moment de suspension.
1) Le Prince a pourtant l’occasion d’un de ces moments de divertissement où il redevient un noble, un « guépard dansant ». Quand il valse, il en revient aux plaisirs : de la compagnie d’une belle dame, des odeurs qui émanent de ses cheveux, de l’ivresse de la danse.
2) Il redevient alors le centre de l’attention : le narrateur prend du recul pour observer le beau couple qui valse et attire tous les regards. Fabrizio est à nouveau le Prince et mêmes les nobles assemblés ici ne lui sont qu’une cour qui admire sa prestance.
3) Le prince, dans le divertissement, oublie sa finitude. La valse tourne en rond mais permet aussi de revenir en arrière. Fabrizio est à nouveau ce jeune homme fringant qui, quelques vingt ans en arrière, semblait ne jamais devoir vieillir et périr…
la focalisation donne-t-elle accès à ce que sont les personnages ?
I- Un choix de focalisation entre foc. zéro et interne
1) Une focalisation interne qui varie en fait puisque l’on adopte le point de vue de personnages divers. On connaît leur pensée, en particulier celle de Fabrizio, point focal du roman. Pensée sur le royaume de Sicile, sur les danseurs du bal. On a leurs sensations : plaisir du parfum d’Angelica, goût du sang que Tancredi a toujours dans la bouche après son sauvage baiser pendant le cyclone amoureux. Lampedusa adopte même souvent un discours indirect libre qui donne accès aux monologues intérieurs des personnages : qd le prince juge de l’opportunité de donner la main de Concetta à Tancredi, qd il se repend d’aller voir Mariannina tout en se justifiant de son acte par le manque de ferveur amoureuse de Maria-Stella.
2) Les personnages projettent leur vision sur le monde qui les entoure. Le pessimisme du prince se traduit dans des visions où on sent la préoccupation du noble qui sent le déclin de sa famille et de sa terre : les mamelons vides des églises de Palerme (chap. 1) ; vision très dégradée de la Sicile après le long monologue à Chevalley : terre morte avec un soleil qui bave sur un ciel sombre.
3) Par la focalisation, on a alors accès aux autres personnages. Les pensées du prince sur Tancredi nous renseignent sur le jeune homme aventureux et élégant. On connaît la pruderie de Maria-Stella à travers ce que nous en dit le prince. La réalité des nobles élégants transparaît dans la vision que le prince en a lors du bal : une fin de race vouée à la maladie et à la mort.
II- Les limites d’un tel point de vue.
1) Certains personnages restent opaques car Lampedusa ne leur donne pas voix au chapitre. C’est le cas de Concetta, dans la conscience de laquelle on ne pénètre que subrepticement qu’à la fin du roman. Tancredi lui-même n’est pas si transparent que cela car on pénètre peu souvent dans sa conscience : il reste un personnage fuyant, que l’on a du mal à suivre, sans doute plus dans l’action (toujours en mouvement) que dans le recul réflexif (aime-t-il réellement Angelica, en dehors de l’attirance physique ? peut-être ne s’est-il jamais posé la question).
2) Les personnages sont forcément vus à travers le regard de quelqu’un d’autre et la vision que l’on en a est biaisée : le prince juge beaucoup mais a-t-il toujours raison ? On le sait versatile et il se laisse facilement entraîner à la misanthropie. Concetta est-elle aussi peu intéressante qu’il veut bien le dire ? Il la juge négativement à un moment où il n’a aucune envie de penser à elle, de même que Tancredi la traite de « sotte » pour justifier son abandon en faveur de la belle et riche Angelica.
3) On a alors parfois changement de focalisation qui nous amène à douter de certains personnages. Tancredi lui-même est parfois jugé négativement par le prince. Angelica est-elle belle ? sans doute si l’on en croit Tancredi, nettement moins si l’on suit le regard jaloux de Concetta qui souligne ses jambes courtes (un héritage de son père…), ses varices, ses boutons… et Tumeo vient confirmer la grossièreté de la jeune fille.
III- La vision est complétée par un certain nombre d’interventions de l’auteur.
1) Lampedusa peut aussi juger de ses personnages. Il le fait souvent par le biais de parenthèses (il souligne les caprices du Prince par exemple) ou donne à comprendre la vision qu’il a de ses personnages. Il nous dit par exemple que le Prince se croit doué pour le calcul, ce qui sous-entend qu’il ne l’est pas.
2) Le narrateur reste maître du récit. Lampedusa introduit des prolepses qui complètent le regard que l’on peut avoir des personnages : amour stérile de Tancredi et Angelica, mort de cette dernière…