Laclos au 18ème siècle :
la peinture au siècle des Lumières
I/ Le style rococo et le néo-classicisme : quel est le style de Laclos ?
Deux tendances picturales s’opposent au 18ème siècle, le style rococo représenté par Bouchet et le style néo-classique de David.
Le style rococo se caractérise par une architecture fortement ornementée avec une décoration assez chargée tels que de petites sculptures, beaucoup de miroirs, de tapisseries et de peintures. Le style rococo est un style avant tout chargé. Nous pouvons y déceler la présence de courbes qui accentuent certains espaces plutôt flous.Ce style pourrait nous faire penser aux libertins (Valmont et la marquise de Merteuil) de part l’exubérance qui ressort du tableau ainsi que la frivolité des personnages.
Les peintures de style rococo sont caractérisées par de nombreuses couleurs pastel et des formes incurvées. Les peintres décorent leurs tableaux d’anges chérubins et de tous les symboles de l’amour. Le portrait est aussi un style très en vogue. Certaines peintures représentent des scènes coquines et lestes pour l’époque. Ceci est en rupture avec le style baroque et ses travaux dans les églises. Les peintures évoquent souvent des scènes pastorales et des promenades de couples aristocratiques. Jean-Antoine Watteau (1684-1721) est considéré comme le premier grand peintre rococo. Il a eu une influence sur ses contemporains du mouvement François Boucher (1703–1770). Frears s’est inspiré de l’une des ses œuvres pour le générique de début quand Valmont entre en scène (Pierrot de Wateau).
Le style néo-classique se caractérise par un retour à l’antique avec des lignes, des formes et des couleurs strictes avec des contours simples qui font que les œuvres sont plus austères. La représentation est plus tournée vers le politique.
En comparaison avec le style rococo, le style néo-classique est beaucoup plus sobre, les couleurs y sont moins diversifiées (blanc beige marron noir et très peu de rouge foncé). Les personnages sont moins nombreux (ici, deux seulement) et la scène représentée est plus réaliste (une table, un couple…).
A l’inverse du style rococo le style néo-classique peut nous rappeler la Présidente de Tourvel, de par l’aspect vertueux que revendique ce mouvement artistique.
II/ Peinture et volupté
Odalisque Brune de Boucher
Boucher peint L’Odalisque brune au XVIIIème siècle. Cette œuvre a provoqué un scandale par sa nouvelle mise en scène du nu couché très explicite. Deux lignes constructrices dont l’intersection -le centre géométrique du tableau- se trouve délicatement incarnée par les fesses de l’inconnue, font de cette œuvre une véritable provocation. Le regard provocateur de l’Odalisque fixant le spectateur incite le spectateur au plaisir de la chair.
Boucher crée un scandale autour de cette peinture, car la jeune fille
représentée sur ce tableau ne semble pas être une courtisane ce qui accentue le fait que cela soit choquant car elle semble faire partie du milieu libertin, elle est nue et couché sur un lit défait avec une position provocante. Cette femme ressemble au personnage d’Emilie dans Laclos qui elle est courtisane ainsi que Cécile qui est pervertie par Valmont et la Marquise, qui s’approche du libertinage sans pour autant faire partie du monde courtisan.
L’Origine du monde de Gustave Courbet, tableau du 19ème siècle, pousse encore plus loin le scandale suggéré par Boucher. Nous ne sommes sans doute pas dans l’esprit de Laclos mais plus dans l’esprit du marquis de Sade qui contrairement au livre des Liaisons dangereuses parle ouvertement de sexe avec des mots crus.
III/ La peinture de Fragonard
Le verrou de Fragonard
Cette peinture peut faire penser au moment où la Présidente de Tourvel finit par succomber à son désir pour le Vicomte de Valmont et où ses émotions la submergent : elle pleure, se jette dans ses bras et finit par se laisser aller et se donne à lui.
Ce qui selon nous pourrait correspondre chez cet artiste à l’esprit libertin serait l’impression de désordre : le lit est défait, l’homme porte une tenu négligée, il est pied nus. La pièce est sombre et semble exiguë ; elle peut nous faire penser que la relation qui lie ces deux personnages est intime.
Le Verrou de Fragonard pourrait faire penser à la scène dans le roman où Valmont « viole » Cécile. En effet nous pouvons voir une certaine résistance mêlée à une attirance de la part de la jeune femme dans le tableau, ce qui pourrait correspondre à l’attitude de Cécile dans le roman où elle dit avoir ressenti une attirance malgré les refus qu’elle exprimait à Valmont.
Cette œuvre possède un réel esprit libertin. En effet ces « coureurs de jupons » poussent leurs amantes à être victime de leur envies. Cette œuvre peut nous rappeler le « viol » de la Présidente de Tourvel, lorsque Valmont la pousse à avoir un rapport sexuel avec lui alors qu’elle voulait préserver sa vertu. On voit la « victime » repousser son « bourreau » (voir sa main sur le visage de l’homme), pendant que l’homme saisissant de force la demoiselle, ferme le verrou, comme pour les enfermer, sans lui laisser de porte de sortie. On ressent ici une véritable angoisse, l’homme se tient de manière rigide et droite, alors que la femme paraît totalement soumise à l’homme. Son visage exprime un certain laisser-aller, comme si sa morale lui dicte de résister à la tentation alors que son corps souhaite se laisser emporter. Cette scène est similaire à la scène du « viol de la Présidente par Valmont ». L’esprit libertin est donc très présent, dans le fait que le libertin ne recherche pas la facilité en ayant pour victime des femmes vertueuses, et prudes.
IV/L’inspiration de Greuze
Le fils puni de Greuze
Ce tableau peut nous faire penser à la scène de fin du roman où Mme de Tourvel se meurt, et où Mme de Volanges et Cécile sont autour d’elle. Les personnages de ce tableau représentent bien le pathétisme présent dans le livre et le tragique caractérisant le personnage de la Présidente.
Cette œuvre de Greuze rappelle la Présidente de Tourvel, qui se retrouve piégée dans un dilemme, partagée entre son désir, son amour pour Valmont et sa morale. Ce personnage innocent présente toute les caractéristique de la Présidente de par son teint pâle, sa vertu, sa déception. L’oiseau symbolise la liberté, cependant ici, il est mort, nous en arrivons donc à une liberté déchue, supprimée par les vices de l’amour.
Celle-ci peut faire référence à Cécile de Volange, jeune, naïve qui pense détenir la liberté (symbolique de l’oiseau), depuis son départ du couvent. Allure libertine, courtisane, et non vertueuse comme l’aurait voulu Mme de Volange. Allure infantile, inconsciente fixant le spectateur comme si elle détenait un pouvoir sur lui, trop sûre d’elle, elle ne possède en réalité que peu de caractère.
Pour finir cette toile évoque l’échec de la Marquise de Merteuil, sa maladie, sa déchéance totale. On voit ici une femme courbée, prête à tomber, symbolique de la chute de gloire.
V/ Frears et l’inspiration des tableaux du 18ème siècle.
Avec les tableaux de Greuze, Frears s’inspire de la blondeur et du teint pâle des jeunes filles ainsi que de leurs gestes fragiles qui montrent leur tristesse et leur désespoir pour Mme de Tourvel. Le violet sur les paupières de la jeune fille du premier tableau, fait référence à la maladie de Mme de Tourvel à la fin du film, elle est très faible et est sur le point de mourir, après avoir appris la mort de Valmont, elle ferme les yeux qui sont eux aussi d’une couleur presque violette, par la maladie et les larmes qui ont beaucoup coulées.
Frears s’est inspiré de ces tableaux du 18° pour l’esthétique de son film. Par exemple pour le décor, avec les lits à baldaquins, présents dans la scène ou Valmont rend visite à Cécile dans sa chambre.
Mais également les costumes, avec la tenue de la marquise de Merteuil au début du film qui est vêtue pratiquement de la même robe que celle peinte dans le tableau de Fragonard (Le verrou).
La manière d’être et de se tenir ainsi que les gestes des personnages rappellent également la manière de jouer des acteurs dans le film. Par exemple à la mort de Mme de Tourvel, les religieuses ainsi que Cécile et sa mère ont la même gestuelle que dans le tableau Greuze, Le fils puni.
Frears s’inspire principalement de deux mouvements, le rococo lorsqu’au début du film Valmont et la marquise de Merteuil se réveillent et se font habiller de parures par leurs domestiques. Le corset, la perruque, la poudre, le maquillage, tous les accessoires sont énumérés par la caméra.
En revanche, le néo-classicisme est plus présent dans les scènes d’actions telles que le combat entre Valmont et Danceny. La scène nous semble tout de suite plus réaliste et moins superficielle. Ainsi, tout au long du film, le réalisateur jongle entre ces deux mouvements. On peut passer d’une scène très rococo comme la séquence où Valmont et Merteuil vont écouter un ténor, à une scène plus profonde et pragmatique, lors de l’entrée de madame de Tourvel
Correction de la P5 : les LD, une œuvre des Lumières ?
Intro : une forme qui correspond bien au 18ème : roman long, épistolaire (comme chez Diderot ou Rousseau) qui laisse une grande liberté d’interprétation au lecteur, un mélange des registres (comique et tragique, didactique, pathétique, polémique).
Et pour les idées ? Comment Laclos se sert-il des Lumières ? Fidélité ou perversion de l’héritage ?
I- Une volonté d’enseigner au lecteur :
1) Intention affichée dans la Préface et qu’avère la fin de la fiction où le péché est puni (morts de Valmont et Tourvel, vérole de Merteuil, Cécile vouée au silence). Une fin du roman occupée par les « voix vertueuses » : Danceny revenu dans le droit chemin, Rosemonde et Volanges.
2) Des ambiguïtés cependant : jeu de la double préface ; difficulté à trouver une leçon comme dans un apologue : on apprend a- que la seule morale est que la société est immorale ; b- qu’il y a du bon et du mauvais dans chaque homme. Ambiguïté également de la fuite de Merteuil : une punition incomplète pour le personnage le plus vicieux.
3) Un regard complaisant sur le vice ? Laclos n’est pas Sade mais : Valmont et Merteuil sont les correspondants les plus réguliers et les plus brillants (comique, talent d’écriture et art de la feinte comme avec l’épisode de Prévan). Les moments de vice sont les morceaux de bravoure du livre : lettre écrite sur le dos d’Emilie, lettre de Cécile à Danceny dictée par Valmont …En comparaison, le langage de la vertu est moins inventif, plus stéréotypé. Une différence entre vice et vertu qui transparaît bien dans le film.
II- Une réflexion rousseauiste sur la nature et l’éducation
1) Le libertinage ou maîtriser la nature. La grande idée libertine est de se former, de réfréner la nature qui nous dicte les instincts : lettre 81 de la Marquise, nécessité de rupture après l’acte amoureux. Le libertin fait donc prévaloir l’intelligence et le contrôle sur le naturel.
2) Cependant, la nature ne peut être tout à fait contrariée. On peut prendre au pied e la lettre la formule de Valmont : « ce n’est pas ma faute ». De fait, il est bien dominé par la passion amoureuse (qui le pousse même au suicide chez Frears) ; il pourrait s’appliquer à lui-même la métaphore de la pente qu’il utilise pour la Présidente). Même la Marquise est dominée par ses instincts, qui le poussent d’un homme à l’autre et l’empêchent de s’attacher à quiconque : « passion de la liberté », selon la formule de Jean Goldzink). Avec Merteuil, on va en tout cas contre l’idée que l’homme est bon par nature.
3) La question de l’éducation : on rejette, dans la lignée des Lumières, l’idée d’une éducation cloîtrée (celle du couvent et du mari : elle ne crée que des ingénues comme Cécile). Cependant, à l’inverse de chez rousseau, il n’y pas d’idée que l’homme soit perfectible et que l’éducation puisse l’améliorer : les pulsions dominent, comme chez Cécile qui ne peut devenir qu’une « machine » sensuelle … et préfère à défaut retourner à l’univers carcéral du couvent.
III- Le libertin comme modèle du 18ème siècle ?
1) Une volonté de s’affranchir : des règles sociales, des obligations rattachées à un sexe, des commandements de l’Eglise (Valmont et son ironie blasphématoire).
2) Mais, comme chez Sade, cette volonté inverse les idéaux des Lumières : la « guerre » et non la concorde, le culte du moi et non la vie sociale, le mensonge et non la transparence, la manipulation et non la pitié. Le roman de Laclos montre donc comment les valeurs des Lumières peuvent se pervertir…
3) Le libertinage finit par tourner court : la marquise ne peut aimer et Valmont semble ne s’épanouir que d’être avec celle qui lui ressemble et qu’il ne peut atteindre (logique de la surenchère propre au libertinage). Aucune descendance donc pour ces libertins, qui scient la branche sur laquelle ils sont perchés.