le guepard
Posté le 07.06.2008 par lettraugranier
Tancredi est-il un double du Prince ?
I- Tancredi, l’héritier de Fabrizio :
1) Même élégance que chez le prince : Tancredi part à la guerre en habit de chasseur (ce qui montre qu’il n’est pas un soldat…) et s’empresse de se débarrasser du lourd manteau piémontais. Il soigne son apparence et arrive le premier à Donnafugata pour avoir le temps de se nettoyer. Il ne veut pas voir Angelica avant de s’être séché après son arrivée sous l’orage.
2) Lui aussi porte un regard ironique sur le monde. Il partage les vues de son oncle sur Calogero en disant que même en frac, il reste un paysan. Il n’a pas de réelle illusion sur les Piémontais et dit bien qu’il ne combat que pour conserver ses privilèges et non parce qu’il veut un changement : fameuse phrase « si nous voulons que tout reste pareil… ». Il se moque d’ailleurs de ces piémontais (visite de Chevalley). Différence ici avec le prince : Tancredi est plus joueur que lui, notamment avec Concetta. Il n’en demeure pas moins globalement respectueux de ceux qui l’entourent : il comprend bien qu’il ne peut voir la mère d’Angelica et fait tout pour ménager la jeune fille ; il n’est pas méchant et se repent de son attitude envers Concetta en lui mettant Cavriaghi dans les bras. Même difficulté à aller au bout de ses idées que chez le prince donc : il est incapable de ne pas se repentir de laisser tomber sa cousine… comme le prince déplore d’aller chez Mariannina.
3) On a alors un jeu de miroir et d’échanges entre les personnages : Fabrizio ne cesse de penser que Tancredi est son héritier et il le traite comme son fils véritable. Qd Tancredi apparaît pour la première fois, il est présenté d’ailleurs comme un reflet du Prince.Iil partagera ainsi son destin : comme Fabrizio n’a pas su trouver le bonheur avec Maria-Stella, l’amour de Tancredi avec Angelica se résoudra à quelques « paillettes d’or », ces moments de désir violent que représente le cyclone amoureux.
II- Tancredi, toutefois, n’est pas l’exacte copie de son oncle.
1) Il choisit l’action au désengagement (« l’accompagnement » et non « collaboration ») prôné par Fabrizio. Celui-là est au-dessus des événements (ou à côté ?) alors que Tancredi est au cœur de la mêlée. Savoir si ce dernier a bien combattu est plus ardu : ellipses sur les passages de combat. Toujours est-il que Tancredi a les attributs du soldat : bandeau sur l’œil pour cacher une blessure (réelle ? effet d’esthétique pour impressionner les Siciliens ?), ruban rouge, manteau de l’armée.
2) Tancredi est tout entier préoccupé par le matériel. Le Prince s’appauvrit, le jeune Falconeri veut s’enrichir. C’est pour cela qu’il jette son dévolu sur Angelica; sa réussite matérielle se matérialisera dans le beau jardin de sa villa rénovée et son bougainvillier, là où le jardin du Prince est déliquescent et ses palais menacent ruine.
3) Tancredi est alors le premier signe d’une dégradation des Salina. Il choisit des valeurs bourgeoises : le confort et l’argent. Il condescend à épouser la petite fille de Pépé Merda, qui demeure fort grossière. Tumeo souligne au Prince ce déclin : Tancredi n’est déjà plus un guépard ; il marque le recul de sa famille. Il n’a d’ailleurs pas la stature du prince : lampedusa en fait un personnage secondaire et nous n’avons que rarement accès à ses pensées. Son intelligence et son adaptation à toute circonstance est jugée par le Prince, mais ce dernier est-il réellement objectif ? Tancredi est habile mais n’a pas, de toute évidence, la stature de son oncle. NB : dans le film, Delon est ainsi plus éthéré, moins magistral que Burt Lancaster…
quel rapport à la religion les Siciliens entretiennent-ils ?
I- Une piété marquée et méditerranéenne.
1) Le roman s’ouvre sur une prière. C’est le prince qui la prononce avec sérieux et s’impose ainsi comme le pater familias des Salina. Petits bémols : les Siciliens s’arrangent avec la religion : ce n’est pas le prêtre qui achève la cérémonie, qui n’a pas lieu dans une église. Les fresques du plafond montrent que le christianisme se mâtine de forts relents mythologiques : il y a quelque chose de païen dans cette religion.
2) C’est pourtant Pirrone qui représente le mieux la foi des Siciliens. Il est débonnaire, parfois en retrait et presque risible (contrepoint comique lors de l’épisode où le prince avale la couleuvre face à Calogero) mais n’en demeure pas moins un religieux attentif et respecté : on l’écoute religieusement qd il revient à San Cono … même si on attend son avis plus sur le politique que sur le spirituel, et si sa présence sert moins à célébrer la messe qu’à rattraper la bêtise de sa nièce. Le prêtre fait en tout cas partie prenante de cette société insulaire et son statut est respecté : son avis compte beaucoup.
3) La vie sicilienne marque une forte présence de la religion. Palerme compte nombre de couvents jésuites. La vie est rythmée par les cloches : bourdon à Donnafugata, glas à Palerme. On célèbre la messe : cérémonie quotidienne, messe des morts… Le couvent de Donnafugata est un des premiers lieux visité par le prince. Ce dernier se confesse tout au long de sa vie et juste avant sa mort. Il reconnaît dans son dialogue avec Pirrone l’importance de la religion, qui doit demeurer éternelle là où les hommes changent. la ferveur peut pousser loin les personnages, comme cet ancien habitant de Donnafugata qui s’adonne aux morigénassions (scène du fouet)
II- Une piété quelque peu folklorique et fortement sicilienne
1) C’est un catholicisme assez peu orthodoxe auquel s’adonnent en fait les Siciliens. On a déjà souligné quelques entorses en I. La religion est une toile de fond mais assez étrangement traitée : on se rend au couvent plus par tradition et pour manger les gâteaux des sœurs que par réelle dévotion. Un traitement étrange est réservé aux saints comme dans cette fresque de San Cono où sainte Rosalie est représentée au bras de Garibaldi : l’église suit les évolutions de la société sicilienne mais s’adapte au temps qui passe. Enfin, le culte peu devenir idolâtrie, comme dans le dernier chapitre où la chapelle des Salina se transforme en musée de vieilleries poussiéreuses. On a là quelque chose de morbide : la religion sicilienne est baroque et hantée par la mort, comme tout dans l’île.
2) En fait, l’église fait partie du quotidien et n’a plus rien de réellement transcendant : elle n’est plus respectée comme une valeur sacrée. Pietrino s’endort quand Pironne parle comme pour montrer que tout ce qui sort de la bouche des prêtres n’est pas perçu comme parole d’évangile. Tancredi n’hésite pas à s’amuser de l’Eglise (et de Concetta) en inventant le sac du couvent. Surtout, le prince n’est guère persuadé de sa foi : il la respecte mais plus par habitude de grand aristocrate que par conviction : il entraîne Pirrone dans ses aventures amoureuses à Palerme, pense à se confesser tout en sachant bien que c’est inutile, de même que l’absolution lui semble superflue au moment de la mort. La foi de Fabrizio est ailleurs : dans les étoiles au cours mathématique, dans la grande nature dans lequel il se dissout à nouveau après la mort. Fabrizio est, par certains aspects, aussi panthéiste que le Zénon de Yourcenar (cf cours).
3) la foi des Siciliens est donc fluctuante, folklorique, parfois même irrévérencieuse. Ils refusent alors un clergé plus rigoureux imposé par l’occupant piémontais. On le voit dans le dernier chapitre : le bon Pirrone est mort et ce sont des ecclésiastiques pointilleux qui viennent visiter le cabinet des reliques, des « turcs », comme le dit (avec un humour involontaire) Carolina, qui refusent tout le bric-à-brac liturgique des sœurs. Là encore, la Sicile ne peut être sauvée : elle ne peut entrer dans la « vraie foi », celle de l’église apostolique et romaine, trop sérieuse et médiocre pour son goût de la théâtralité et son attirance pour la mort. Le seul tableau conservé est d’ailleurs une petite piéta bien peu spectaculaire : les Piémontais sont trop raisonnables pour la Sicile mais s’imposent pourtant à elle.
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Posté le 07.06.2008 par lettraugranier
Le Guépard : quelques sujets supplémentaires
quelle est l’importance de Bendico dans l’ouvrage ?
I- Un juge avisé sur les différents personnages : pour le lecteur, une indication du regard que Lampedusa porte sur eux.
1) Le chien des Salina : il garde une affection indéfectible pour ses maîtres à qui il ne cesse de témoigner son attachement : en particulier au Prince et à Tancredi, soulignant la filiation entre les deux. Il recherche toujours la présence de Fabrizio : c’est le premier à pénétrer dans le salon après la messe (chap. 1) et ne vit que pour l’approbation que ses actions va faire naître chez son maître (qd il dévaste le jardin, il cherche le regard de Salina). Il suit Tancredi et manifeste sa joie dès qu’il le voit. Bendico représente ce que l’on peut penser des Salina : une famille noble mais qui mérite qu’on la serve avec application car elle sait favoriser ceux qui sont proches d’elle + relation plus joyeuse avec Tancredi, plus jeune et plus enthousiaste que son oncle.
2) Bendico peut juger positivement de certains personnages : il se rapproche spontanément de Chevalley, en qui il sent un « brave homme ». la relation souligne le jugement au final magnanime de Lampedusa sur les Piémontais : des aristocrates, certes un peu grossiers, mais qui recherchent une nouvelle stabilité somme toute acceptable.
3) par contre, Bendico ne peut s’accommoder des nouveaux puissants qui vont remplacer les guépards et les lions. Il ne manifeste que mépris envers Calogero + à noter : il repousse aussi le médiocre Cavriaghi qui n’est à Donnafugata que pour séduire Concetta.
II- Bendico est aussi un reflet de la famille des Salina.
1) Bendico est conscient de la supériorité de sa caste. C’est un chien de race noble (un danois), aussi imposant physiquement que son maître dont il partage (cf I) le jugement sur ceux qui l’entourent. Si Fabrizio se retient d’agressivité directe envers ceux qui l’entourent, Bendico ne se gêne pas pour montrer du mépris envers les inférieurs : à Donnafugata, sa première tâche est de remettre à leur place les chiens moins nobles des serviteurs.
2) Bendico est cependant comme les Salina : il ne cesse de saper les fondements de sa supériorité. Il participe à la ruine du jardin de Palerme, symbole de la décadence (cf cours sur la mort) de la famille sicilienne. De façon générale, Bendico est tout aussi peu impliqué que son maître : c’est un bel animal mais il ne fait rien d’utile ; il ne participe pas à la chasse notamment. c’est un chien esthétique plus qu’efficace, qui joue plus qu’il n’agit.
3) Enfin, Bendico représente une image saisissante du destin des Salina à la toute fin du livre : guépard dansant mais tas de poussière mangé aux vers. Il n’est plus que souvenir dont on va se débarrasser : c’est la fin des Salina.
le bal : en quoi le Prince illustre-t-il la phrase de Pascal : « un roi sans divertissement est un homme plein de misères ? »
I- Le Prince est « un roi sans divertissement »
1) Il conserve une certaine supériorité par rapport aux autres : point focal du chapitre car c’est autour de lui que s’organise la vision (focalisation interne nette ici). Il fait toujours l’objet de l’admiration des autres et converse avec tous (qd il valse notamment : il est là encore le centre des attentions). Il demeure d’une grande prestance : description de son vêtement au début du chapitre.
2) Sa supériorité se mue cependant en rejet désabusé des plaisirs du bal. Il ne participe pas à la liesse. il est « sans divertissement ». La danse ne l’intéresse pas et il repousse même les plaisirs de la table dont on le sait pourtant friand. le guépard vieillit et finit pas chercher la triste compagnie des Piémontais : récit terne de la bataille d’Aspromonte.
3) Il cherche plus la solitude : il se retire dans le cabinet de Ponteleone où il contemple La mort du juste.
II- « un homme plein de misères »
1) Inactif, désabusé, le prince porte alors un regard cynique sur le monde qui l’entoure. Il en voit les turpitudes par-delà la belle mascarade du bal. Métaphore des guenons pour rendre compte des jeunes nobles que trop de consanguinité a transformées en bêtes. Regard négatif également sur Calogero, en qui il souligne le paysan et le ridicule.
2) Le prince, lors du bal, découvre surtout qu’il n’est pas roi mais bien homme comme les autres. Il se rend compte de sa finitude : il refuse la mazurka car il se sait vieilli et contemple son destin dans le tableau de Greuze. Il parle alors de mort éprouvée, que Tancredi et Angelica ne peuvent pas connaître : lui est en train d’éprouver physiquement, dans sa chair, la fin de son règne et de son existence.
3) Cette finitude, il la projette sur les autres : sur Tancredi et Angelica à qui il prédit in petto un destin sinistre. Sur les danseurs du bal dont il voit un reflet dans les bœufs sanguinolents que l’on ramène de l’abattoir.
III- Un heureux moment de suspension.
1) Le Prince a pourtant l’occasion d’un de ces moments de divertissement où il redevient un noble, un « guépard dansant ». Quand il valse, il en revient aux plaisirs : de la compagnie d’une belle dame, des odeurs qui émanent de ses cheveux, de l’ivresse de la danse.
2) Il redevient alors le centre de l’attention : le narrateur prend du recul pour observer le beau couple qui valse et attire tous les regards. Fabrizio est à nouveau le Prince et mêmes les nobles assemblés ici ne lui sont qu’une cour qui admire sa prestance.
3) Le prince, dans le divertissement, oublie sa finitude. La valse tourne en rond mais permet aussi de revenir en arrière. Fabrizio est à nouveau ce jeune homme fringant qui, quelques vingt ans en arrière, semblait ne jamais devoir vieillir et périr…
la focalisation donne-t-elle accès à ce que sont les personnages ?
I- Un choix de focalisation entre foc. zéro et interne
1) Une focalisation interne qui varie en fait puisque l’on adopte le point de vue de personnages divers. On connaît leur pensée, en particulier celle de Fabrizio, point focal du roman. Pensée sur le royaume de Sicile, sur les danseurs du bal. On a leurs sensations : plaisir du parfum d’Angelica, goût du sang que Tancredi a toujours dans la bouche après son sauvage baiser pendant le cyclone amoureux. Lampedusa adopte même souvent un discours indirect libre qui donne accès aux monologues intérieurs des personnages : qd le prince juge de l’opportunité de donner la main de Concetta à Tancredi, qd il se repend d’aller voir Mariannina tout en se justifiant de son acte par le manque de ferveur amoureuse de Maria-Stella.
2) Les personnages projettent leur vision sur le monde qui les entoure. Le pessimisme du prince se traduit dans des visions où on sent la préoccupation du noble qui sent le déclin de sa famille et de sa terre : les mamelons vides des églises de Palerme (chap. 1) ; vision très dégradée de la Sicile après le long monologue à Chevalley : terre morte avec un soleil qui bave sur un ciel sombre.
3) Par la focalisation, on a alors accès aux autres personnages. Les pensées du prince sur Tancredi nous renseignent sur le jeune homme aventureux et élégant. On connaît la pruderie de Maria-Stella à travers ce que nous en dit le prince. La réalité des nobles élégants transparaît dans la vision que le prince en a lors du bal : une fin de race vouée à la maladie et à la mort.
II- Les limites d’un tel point de vue.
1) Certains personnages restent opaques car Lampedusa ne leur donne pas voix au chapitre. C’est le cas de Concetta, dans la conscience de laquelle on ne pénètre que subrepticement qu’à la fin du roman. Tancredi lui-même n’est pas si transparent que cela car on pénètre peu souvent dans sa conscience : il reste un personnage fuyant, que l’on a du mal à suivre, sans doute plus dans l’action (toujours en mouvement) que dans le recul réflexif (aime-t-il réellement Angelica, en dehors de l’attirance physique ? peut-être ne s’est-il jamais posé la question).
2) Les personnages sont forcément vus à travers le regard de quelqu’un d’autre et la vision que l’on en a est biaisée : le prince juge beaucoup mais a-t-il toujours raison ? On le sait versatile et il se laisse facilement entraîner à la misanthropie. Concetta est-elle aussi peu intéressante qu’il veut bien le dire ? Il la juge négativement à un moment où il n’a aucune envie de penser à elle, de même que Tancredi la traite de « sotte » pour justifier son abandon en faveur de la belle et riche Angelica.
3) On a alors parfois changement de focalisation qui nous amène à douter de certains personnages. Tancredi lui-même est parfois jugé négativement par le prince. Angelica est-elle belle ? sans doute si l’on en croit Tancredi, nettement moins si l’on suit le regard jaloux de Concetta qui souligne ses jambes courtes (un héritage de son père…), ses varices, ses boutons… et Tumeo vient confirmer la grossièreté de la jeune fille.
III- La vision est complétée par un certain nombre d’interventions de l’auteur.
1) Lampedusa peut aussi juger de ses personnages. Il le fait souvent par le biais de parenthèses (il souligne les caprices du Prince par exemple) ou donne à comprendre la vision qu’il a de ses personnages. Il nous dit par exemple que le Prince se croit doué pour le calcul, ce qui sous-entend qu’il ne l’est pas.
2) Le narrateur reste maître du récit. Lampedusa introduit des prolepses qui complètent le regard que l’on peut avoir des personnages : amour stérile de Tancredi et Angelica, mort de cette dernière…
Posté le 14.05.2008 par lettraugranier
« Si nous voulons que tout continue, il faudra que tout change ». La réplique de Tancredi est-elle confirmée par le roman ?
Trois formulations :
- Tancredi : la seule solution pour conserver les privilèges de la noblesse est d’accepter le compromis avec les Piémontais et la constitution d’un nouveau royaume italien
- le Prince : « plus ça changera, plus ça sera la même chose » : formulation plus pessimiste : l’homme pourra faire ce qu’il voudra, on en revient toujours au même point. Vanité de l’action humaine.
- Pirrone reprenant le prince : « il prétend qu’il n’y a pas de révolution et que tout continue comme avant ». avec le verbe prétend, on voit bien que Pirrone ne partage pas l’avis du prince et pense bien que quelque chose a changé.
I- Succès de la thèse de Tancredi : participer pour que rien ne change
1) L’histoire n’est en fin de compte qu’un épiphénomène et les événements ne parviennent à bouleverser en profondeur la mentalité sicilienne, qui préfère les rituels à la nouveauté et au progrès (cf cours sur la circularité)
2) La révolution piémontaise se dissout alors dans une Sicile qui ne bouge pas et conserve ses archaïsmes et son modèle de société. On a toujours d’un côté, tant que le prince est toujours vivant du moins, les nobles et de l’autre les paysans. la différence entre les deux, que Pirrone explique par l’hérédité, est visible dans la différence de nourriture : mets raffinés de la table du prince vs ragoûts roboratifs de la famille de Pirrone. La Sicile demeure féodale : le prince est accueilli comme avant, même après le moi de mai, et on lui doit toujours déférence : les paysans le paient en nature, comme au temps médiéval de la dîme.
3) la langue a donc changé : les dominateurs parlent piémontais et plus napolitain ; mais la noblesse demeure une caste à part. Elle donne des bals somptueux ; ce sont toujours aux grands nobles que l’on s’adresse pour leur proposer les charges de grands commis de l’Etat ; l’Eglise demeure soumise aux nobles, comme le père Pirrone obligé d’accompagner le prince chez les prostituées.
Les signes d’un immobilisme, malgré la révolution, sont patents. Tancredi, en favorisant l’arrivée au pouvoir de Victor Emmanuel, a-t-il alors réussi son pari : conserver les privilèges de sa classe sociale ?
II- Tout revient… mais tout se dégrade : la thématique du déclin, de la décadence
1) Au niveau politique, l’arrivée au pouvoir des Piémontais représente en fait tout ce que le prince honnit :
- arrivée au pouvoir d’une nouvelle classe, les Sedara : pragmatique (elle veut s’enrichir et sait gérer le matériel), inélégante (cf le frac de Calogero, ses poils rebelles : il restera toujours un inférieur…). Malgré tous leurs efforts, ce sont les descendants de Pepe Merda ; Calogero veut acheter une charge mais ne sera jamais noble dans ses manières ; c’est pourtant lui qui prend le pouvoir, et sa fille qui parvient à s’élever dans l’échelle sociale.
- avec les Piémontais, c’est le règne de l’argent qui se met en place, là où le prince délaisse ses finances jusqu’à finir presque ruiné. Pour le Prince, la valeur supérieure est l’esthétique ; c’est le pragmatisme qui prend le relais. Pour Fabrice, il faut être beau ; pour Sedara, il faut s’enrichir. de là le mauvais goût de la nouvelle classe qui prend les commandes de la Sicile : les trois verts ridicules de Rossoli aux couleurs du drapeau italien…
- des lois nouvelles qui se mettent en place et qui montrent que tout se dégrade : les impôts en liquide imposés aux paysans qui se retrouvent ruinés, annonce des banlieues dortoirs de Palerme. Les Piémontais sont persuadés d’apporter la modernité mais pour Lampedusa, il n’y a qu’avancée vers le pire.
2) Au niveau de la famille salina, tout se dégrade là aussi. Fabrizio est le dernier grand seigneur, le dernier Guépard. Après lui, Tancredi accepte le compromis et s’embourgeoise dangereusement ; Tumeo rappelle que ce n’est pas de sa classe de frayer avec le fille de Calogero ; le couple restera d’ailleurs stérile, comme un signe du déclin de la famille Salina. Un déclin qui sera effectif avec le petit Fabrizietto : un double Malvica, un bourgeois indifférent à la mort du grand Prince : « si beau, si vivant, si aimable… si odieux ». En fin de compte, Fabrizio a une lueur de lucidité : « le dernier Salina, c’était lui, le géant émacié qui agonisait à présent sur un balcon d’hôtel ». Son agonie est emblématique d’une noblesse qui se dégrade, dans son ensemble : la consanguinité est de mise et ne donne plus qu’une descendance débile, des « guenons », des êtres jaunâtres, comme dans un tableau expressionniste, qui sortent de la salle de bal.
3) A un niveau individuel, tout se dégrade enfin pour le prince. Fabrizio vieillit (cf cours sur le sujet) et son déclin emblématise le destin de la Sicile.
III- Mais, dans le fond, rien ne change véritablement (cf cours sur la circularité)
1) L’histoire, en fait, tourne en rond : ce que l’on pense important sera vite relégué comme un souvenir innocent. Les héros rentrent dans le rang, comme Garibaldi qui sera mis à pied à la bataille d’Aspromonte.
2) Au-delà des hommes, ce qui demeure, c’est une nature sur laquelle nous n’avons pas de prise : le paysage sicilien, le soleil, le cycle des saisons, la course des étoiles…
3) En fin de compte, cez qui se trame pour tous, c’est toujours la même histoire immémoriale d’êtres de désirs voués à la mort. Rien ne change : nous pensons être différents de nos ancêtres mais sommes fondamentalement animés des mêmes craintes, du même sort.
Posté le 14.05.2008 par lettraugranier
La circularité dans Le Guépard
- La vie du prince et des siciliens est marquée par le rituel : ce sont toujours les mêmes actions qui reviennent, ce que Fabrizio explique à Chevalley par la naturelle propension des Siciliens à se sentir supérieurs aux autres et donc à ne pas vouloir changer. ce sont presque des pèlerinages que la famille Salina effectue ainsi chaque année. Au mois d’août, on se déplace jusqu’à Donnafugata, en suivant un trajet toujours similaire et éternellement recommencé (mêmes haltes, le Prince est accueilli tous les ans de la même façon, malgré les « événements » du mois de mai) et on s’y adonne toujours aux mêmes occupations : premier dîner soigné (« le prince avait toujours veillé à ce que le premier dîner à Donnafugata revêtît un caractère de solennité »), visite annuelle au couvent, partie de chasse avec Tumeo… Le peuple sicilien dans son ensemble est lui aussi marqué par ce déroulement rituel, qui est marqué par les commémorations qui ramènent toujours le passé et l’actualise : célébration de la mort du père de Pironne ; la journée se déroule exactement de la même façon depuis quinze ans et même le climat semble ne pas avoir changé (« comme quinze ans plus tôt, la journée était limpide »), de même que l’on sert le sempiternel ragoût, inchangé depuis plus d’une décennie. Les nouveaux événements eux-mêmes rentrent à leur tour dans ce système de la commémoration : à la fin du livre, on célèbre le cinquantenaire du débarquement de Garibaldi, comme si même la nouveauté introduite par l’arrivée des piémontais était récupérée par cet état d’esprit sicilien, cette volonté de revivre le passé plutôt que d’accepter le présent.
- Aussi est-il logique que les déplacements effectués par les personnages soient eux aussi circulaires. On en revient toujours aux mêmes endroits (pour Pironne : « il retournait à San Cono »). Le Prince ne cesse lui aussi de parcourir des endroits qu’il connaît et fait toujours retour dans son île : il se déplace pour rendre visite au roi mais en revient à son Palais ; il fait escale sur le continent pour se faire soigner mais finit, comme les grands fauves, par revenir mourir sur ses terres, à Palerme. Tancredi et Angelica eux-mêmes en reviennent toujours au même endroit : ils parcourent le palais de Donnafugata mais reviennent au salon principal (dans le cyclone amoureux, ils ne cessent de se déplacer mais ne font que « tours, détours, poursuites »); Tancredi cherche pourtant à aller de l’avant en fuyant la circularité, en acceptant les Piémontais et en se rendant en Italie mais en revient toujours à son île natale. On n’échappe pas aussi facilement à la Sicile… Enfin, on constatera que le roman se clôt par un retour dans le lieu de la prière, où il s’était ouvert : le salon aux fresques antiques, aux perroquets et aux singes.
NB : l’idée est proche de celle d’un autre auteur insulaire que Lampedusa admirait, l’Irlandais Joyce. Son grand roman Ulysse est une fausse odyssée truffée de retour sur soi, emblématique du comportement des Dublinois, incapables de quitter leur ville. Thématique dès lors de la paralysie irlandaise que l’on retrouve au cœur de Dublinois (recueil de nouvelles)
- Si les Siciliens ont tant de mal à sortir de la circularité, c’est aussi qu’ils vivent au rythme d’une nature qui, elle aussi, fonctionne par cycles. Rituellement, le mois d’août est sec, la Saint-Martin torride après les orages de la fin de saison. au cours même de l’année, on voit le retour de cycles plus courts : la pluie était venue, la pluie était repartie »… et c’est ainsi depuis la nuit des temps. La Sicile, en fait, ne bouge pas : les hommes changent mais pas le pays qui offre toujours le même paysage d’année en année : « le maquis suspendu aux pentes des collines demeurait dans le même état de chaos aromatique où l’avaient trouvé les Phéniciens, les Doriens, les Ioniens quand ils débarquèrent en Sicile, cette Amérique de l’antiquité. […] Ils (le prince et Tumeo) voyaient les mêmes objets, une sueur tout aussi visqueuse mouillait leur vêtement »
- L’histoire a alors bien du mal à avancer dans l’île. ce sont en fait toujours les mêmes événements qui interviennent, là encore rituellement, et le changement n’est en fait qu’apparent. Les Piémontais ne font partie que des vagues d’envahisseurs qui, de temps à autre, cherchent à soumettre l’île : « il y a au moins 25 siècles que nous portons sur nos épaules le poids de civilisations magnifiques, toutes venues de l’extérieur », comme le rappelle Fabrizio à Chevalley, explicitant ainsi son idée : « combien d’imams musulmans, combien de chevaliers du roi Roger, combien de scribes des Souabes, combien de barons d’Anjou, combien de légistes du roi catholiques ont conçu la même admirable folie », celle de vouloir inféoder l’île. Les Piémontais seront d’ailleurs suivies par d’autres puissants, dont seule change la couleur de la chemise : « quand elles auront disparu, on en verra d’autres de couleurs différentes, et puis de nouveau, on verra les rouges » (allusion aux chemises noires des fascistes et aux chemises rouges des communistes, qui s’imposent en Italie après 39-45).
- Dans ce système, l’individu lui-même semble n’être qu’une redite des ancêtres qui l’ont précédé. Aussi n’y a-t-il pas un Fabrizio mais toute une lignée de Fabrizi : « il se surprit à regretter les possibilités des Fabrizio Salina et des Tancredi Falconeri qui vivaient trois siècles plus tôt ». La thématique de l’hérédité est alors importante : chaque être est tributaire de la famille dans laquelle il est né, dont il ne cesse de répéter les caractéristiques ou les fonctionnements. Chevalley est ainsi « bureaucrate par hérédité », de même que, pour Pironne, les nobles « n’agissent pas par ostentation mais par une sorte d’atavisme mystérieux »
- Au final, les êtres se succèdent en sont en fait tous semblables. C’est-à-dire que, qui que l’on soit, on est homme voué à disparaître. Un nouveau cycle se met en place, celui qui fait se succéder vie et mort, qui ne cessent de s’entremêler, de se croiser. En fin de compte, le même destin se répète pour chacun, ce qui donne une idée de la vanité que l’on met à vouloir considérer son existence comme primordiale. C’est ce que comprend Tancredi à la fin du cyclone amoureux. Le fouet taché de sang découvert dans un placard du palais renvoie au jeune homme une image des désirs qui peuvent l’animer. Il se projette dans celui qui s’en est servi, sans doute un libertin du XVIIème, un être sensible, dont le monde n’a retenu qu’un vieil objet perdu dans un vieux meuble ? Et sans doute Tancredi voit-il son destin inscrit dans cette découverte morbide : raison pour laquelle, dans une pulsion de vie qui tend çà faire oublier la mort, il se jette goulûment sur Angelica qu’il embrasse sauvagement. C’est ce que Lampedusa appelle la « double servitude de l’amour et de la mort », qui se répercute pour chacun.
- ce motif du cercle trouve une correspondance littéraire dans la danse du bal, dont on sait que Visconti a tiré le morceau de bravoure de son film. Le prince refuse tout d’abord la mazurka (une danse d’origine étrangère, qui n’a rien à voir avec la tradition sicilienne) pour préférer une valse, bien plus conforme à sa force physique déclinante, et à aux usages des vieilles familles de Palerme. Le prince préfère le confort de la danse que l’on a le plus dans é dans la caste à laquelle il appartient. Surtout, la valse est une danse où l’on tourne toujours sur soi-même, où le même tempo revient éternellement, à l’image de la conception d’un temps répétitif que le Prince reconnaît. C’est d’ailleurs l’idée qu’il associe à la danse : « les valses, dont les notes traversaient l’air chaud, lui semblaient la stylisation du passage incessant des vents en deuil, jouant de la harpe sur la plaine assoiffée, aujourd’hui, demain, toujours, toujours ». c’est là une conception pessimiste de la vie qui se laisse deviner, accompagné de ce vent qui, comme dans le cinéma de Fellini (la magnifique fin de Otto e mezzo par exemple, ou de Amarcord), rajoute une forte impression de mélancolie.
- Et le style de Lampedusa ? Lui aussi semble préférer la tradition aux innovations romanesques de l’époque (rappel : en France et en Italie, nous sommes en plein nouveau roman). Il privilégie un personnage principal, n’éclate pas outre mesure le récit, la langue ornée et très adjectivale fait retour à la fin du XIXème plus qu’elle n’est innovante. surtout, l’écriture de Lampedusa semble tourner sur elle-même. Elle ramène de loin en loin les mêmes motifs qui deviennent autant de métaphores obsédantes. Le soldat mort revient à la mémoire du prince lors de la vaste analepse de la fin de sa vie, qui invite à relire le roman. Le cheval qui crève, possible projection de l’importance de la mort dans le roman, revient lors de la fuite de Chevalley et dans la comparaison qui permet de donner une image morbide de la locomotive qui ramène le prince à Palerme. Les mêmes scènes reviennent : le séjour à San Cono et les amours d’Angelina renvoient à la Saint-Martin d’Angelica, et le prêtre, de retour de son périple, croise le prince dans la même situation qu’au chapitre 1, prêt à se rendre chez Mariannina.
Posté le 18.04.2008 par lettraugranier
Programme de travail : Le Guépard
1) Mise en contexte
• Contexte historique : le Risorgimento : sur le blog lettraugranier
• Biographie de Lampedusa : sur le blog
• Entrée dans l’œuvre : lecture de l’incipit du roman et visionnage de la première séquence du film de Visconti (travail commun)
2) Organisation générale du roman
• Organisation temporelle : scènes, analepses, prolepses et ellipses (travail commun)
• La structure de l’emboîtement (ou la composition en fractale) : exemple du « cyclone amoureux ». Travail personnel : le voyage du père Pironne à San Cono : un reflet du roman ?
3) Mythe et histoire
• Question ponctuelle : le Prince, un être mythique dans un univers mythique ?
• Exposé 1 : comment l’obsession de la circularité s’exprime-t-elle dans le roman et quel sens lui donner ?
• « Si nous voulons que tout continue, il faudra que tout change ». Le roman confirme-t-il la vision émise par Tancrède dans le premier chapitre ? (travail commun)
4) Aristocrates et nouveaux riches ; Siciliens et Palermitains
• Sur quels principes l’aristocratie du Prince se fonde-t-elle ? Dans quelle mesure s’opposent-ils aux Palermitains ? à don Calogero Sedara et à la nouvelle classe dirigeante italienne ? (travail commun)
• Exposé 2 : Lampedusa décrit beaucoup les vêtements dans le roman. Pourquoi ?
• 2 questions ponctuelles : montrez que le roman repose sur une antithèse entre la sécheresse et l’humidité. Lampedusa est-il un auteur « maigre » ou « gras » ?
5) Eros et thanatos
• Exposé 3 : Si l’on en croit Lampedusa, l’amour existe-t-il ?
• Question ponctuelle : Quels sens Le Guépard fait-il travailler ? Quels sont les plaisirs qui rattachent les personnages à la vie ?
• Exposé 4 : Quelles différentes visions de la mort ce grand roman de la décadence qu’est Le Guépard offre-t-il ?
• Exposé 5 : Rapprochement possibles sur le thème de la mort : une œuvre à présenter par groupe : L’Ecclésiaste, le bal du Temps retrouvé de Proust, les explicit des Mémoires d’Hadrien et de L’œuvre au noir de Yourcenar + on pourra compléter avec les réflexions d’Heidegger et les nouvelles de Dubliners de Joyce, en particulier « The Dead » (magnifique film de John Ford également, pour les amateurs)
• Exposé 6 (si nous avons le temps) : rapprochement avec quelques poèmes des Fleurs du mal : « Une Charogne », série des « Spleen », « Harmonie du soir », « A une passante ».
Deux préparations sont proposées : une est à rendre pour le 20 mai
• Le Guépard comporte un important bestiaire. En quoi les animaux présents dans le roman nous aident-ils à mieux comprendre les personnages évoqués dans l’ouvrage ?
• Concetta est-elle un personnage tragique ?
DS à la fin du mois de mai : devoir de type bac
Quelques autres sujets d’entraînement :
• Tancredi est-il un double de Fabrizio ?
• Le titre du Guépard est-il justifié ?
• Vous mettrez en avant l’importance du motif de la maladie dans Le Guépard.
• Le Guépard pourrait-il se passer ailleurs qu’en Sicile ?
• En quoi le rapport des Siciliens à la religion peut-il sembler ambivalent ?
• Le ciel dans Le Guépard : quelle signification donner aux évocations des étoiles et du soleil ? des nuages et de la pluie ?
• Pourquoi Lampedusa insiste-t-il tant sur les repas tout au long du roman ?
• Quelle image de la femme sicilienne le roman nous offre-t-il ?
• L’ironie : un mode d’expression privilégié des personnages du Guépard et de Lampedusa. Montrez-le. (traité par les L1)
• Devons-nous comprendre toutes les références à l’histoire pour comprendre le roman ? (traité par les L1)
• « Le chien Bendico est un personnage très important et il est presque la clé du roman ». Commentez ce jugement de Lampedusa adressé à l’un de ses amis. (traité par les L1)
Posté le 16.04.2008 par lettraugranier
Le contexte historique du Guépard
1815 : Congrès de Vienne : fin de la parenthèse napoléonienne ; l’Italie retrouve partition en une mosaïque d’états : au Nord, Piémont Sardaigne rendu à famille de Savoie ; royaume de Lombardie Vénétie administré par l’Autriche ; duchés de Parme et de Lucques donnés à la veuve de Napoléon ; duché de Modène aux Este ; grand-duché de Toscane à famille de Lorraine ; états du Pape : Latium, Ombrie, Marches et Emilie-Romagne ; royaume des Deux-Siciles aux Bourbons : Sicile, Campanie, Abruzzes, Basilicate, Pouilles, Calabre
Naissance du Risorgimento : premiers patriotes regroupés en sociétés secrètes dont la plus connue est celle des Carbonari. Une figure connue : Mazzini : carbonaro exilé à Marseille puis à Paris et à Londres ; il fonde la « Giovine Italia » et veut rendre l’Italie indépendante, unie et républicaine ; il prône l’insurrection armée ; toutes ses tentatives échouent
1848 : révolution en France puis dans toute l’Europe : chute de Metternich en Autriche et révolte à Palerme entre armée napolitaine et artisans+ pays ans rejoints par la classe dirigeante : un Parlement est élu, les Bourbons déchus et un gouvernement provisoire est instauré.
Dans le même temps : les Piémontais tentent de se défaire de la présence autrichienne mais échecs : 1848 : défaite à Custoza contre Radetzky puis 1849 : défaite à Novara ; arrivée au pouvoir de Victor-Emmanuel suite à l’abdication de son père.
1849 : République proclamée à Rome avec Mazzini à sa tête mais intervention de la France pour protéger le Pape.
En Sicile, Ferdinand II fait bombarder Messine et entreprend la reconquête de l’île. Mai 1849 : prise de Messine et rétablissement de l’absolutisme napolitain.
Au Piémont, le Président du Conseil des Ministres cherche l’alliance avec la France pour instaurer l’unité italienne voulue par Victor-Emmanuel, « re galantuommo » : des troupes piémontaises sont envoyées combattre les Russes en Crimée ; 1858 : entrevue de Plombières entre Cavour et Napoléon III : la France aide le Piémont qui cède Nice et la Savoie.
1859 : bataille de Magenta entre l’Autriche et le Piémont. Les alliés progressent jusqu’à Milan. Bataille de Solferino : 400000 morts mais le Piémont récupère la Lombardie. Les régions de l’Italie centrale se prononcent par plébiscite pour un ralliement au Piémont.
En Sicile, François II succède à Ferdinand ; le 4 avril : insurrection palermitaine et marche sur Messine de Rosalino Pilo.
1860 : entrée en scène de Garibaldi : débarquement des mille à Marsala le 11 mai ; il se proclame dictateur de l’île au nom de Victor-Emmanuel et marche sur Calatafimi (15 mai), occupe Palerme et gagne la bataille de Milazzo. Retour en Calabre : débarquement de 20000 hommes. Garibaldi remonte la péninsule, est le 7 septembre à Naples et défait François II à Gaete. Mais Napoléon III craint que marche jusqu’à Rome. Victor-Emmanuel intervient pour arrêter Garibaldi : entrevue de Teano.
21 octobre : rattachement au Piémont des Deux-Siciles par plébiscite (sans doute truqué). Rome reste au Pape.
Loi du 17 mars 1861 : Victor-Emmanuel prend titre de Roi d’Italie ; Turin devient capitale.
1862 : Garibaldi prévoit expédition contre Rome mais les volontaires se heurtent à l’armée piémontaise à Aspromonte (Calabre ; 29 août 1862).
1865 : capitale transférée à Florence.
1866 : nouvelle guerre contre l’Autriche. Le Piémont est à nouveau battu à Custoza mais les Provinces autrichiennes votent par plébiscite le rattachement à l’Italie, en profitant de affaiblissement de l’Autriche vaincue par les Prussiens à Sadowa. Triste et Trente restent autrichiens.
1867 : Garibaldi tente à nouveau de libérer Rome mais l’Italie doit attendre la défaite de Napoléon III à Sedan contre la Prusse pour s’emparer de la ville (septembre 1870). 1871 : la capitale est transférée à Rome.
Posté le 09.04.2008 par lettraugranier
Biographie de Lampedusa (notes à partir de l’ouvrage Ellipses)
Dernier descendant d’une famille aristocratique qui s’installe en Sicile au XVIème.
1667 : acquisition de l’île de Lampedusa, au large de la Tunisie.
Grande ferveur religieuse de la famille dont une des filles est béatifiée par Pie VI : « la bienheureuse Corbera »
XVIIème : la famille se fixe à Palerme ; Ferdinando est plusieurs fois préfet de la ville et fait construire le palais des Lampedusa.
1812 : abolition de la féodalité en Sicile ; le prince Giuseppe doit vendre une partie de ses terres (dont île de Lampedusa). Avec l’argent dégagé, Giulio (arrière grand père de l’auteur) achète un palais à Palerme et une villa au Mont Pellegrino, où fait construire un observatoire. Ce Giulio sert en grande partie de modèle à don Fabrizio et son neveu, comme Tancrède, combat aux côtés de Garibaldi.
A la mort de Giulio, le palais de Palerme revient au grand-père de Lampedusa, Giuseppe. L’héritage du père de Lampedusa, Giulio, est en revanche plus maigre. Il épouse une femme de grande fortune, Béatrice. Il meurt en 1934, en laissant à son fils un maigre patrimoine.
Giuseppe Tomasi di Lampedusa est né à Palerme le 23 décembre 1896. L’enfant est très proche de sa mère, intelligente, cultivée, et mondaine.
C’est un enfant solitaire et taciturne, particulièrement attaché aux choses et aux endroits : palais de Palerme où il vit avec sa mère et maison de Santa Margherita où il passe ses vacances d’été (inspiration de Donnafugata, dans le livre). Il aura toujours la nostalgie de ces deux endroits, surtout à partir de 1943 où le palais de Palerme est détruit par une bombe américaine : c’est un paradis perdu pour l’auteur.
Après le lycée, G mène des études de droit mais, en 1915, il est appelé sous les drapeaux. Il est démobilisé en 1920 après avoir été fait prisonnier. Il sombre dans la dépression, reprend le droit mais décide de n’exercer aucune activité professionnelle.
Arrivée au pouvoir de Mussolini : G n’adhère pas à la doctrine fasciste. Sa passion demeure et la littérature : Yeats, Joyce, Keats, Baudelaire, Pétrarque, Leopardi, Jane Austen, Tolstoï, Dickens, Stendhal…
IL voyage beaucoup, en France et en Angleterre, où il séjourne chez son oncle ambassadeur et rencontre Alessandra, fille d’une veuve de baron balte remariée à son oncle. Il se reconnaît dans les Anglais dont il apprécie la réserve, la maîtrise de soi, le sens de l’humour.
En Sicile, il fréquente la famille de ses deux cousins Piccolo, des excentriques bon vivants et artistes, qui le nomment le « monstre », en raison de l’étendue de sa culture.
En 1932, il épouse Alessandra à Riga ; le mariage est secret, les familles ne sont pas averties. La relation est en fait plus fondée sur une communauté d’intérêts intellectuels que sur de la passion. Elle est compliquée par le lien très fort que G entretient avec sa mère. G ne peut vivre hors du palais de Lampedusa ; sa femme retourne en Lettonie.
En 1942, il est mobilisé mais, malade, il ne combat pas. Il déteste Hitler qu’il trouve ridicule. Sa femme le rejoint en Sicile, quand la Lettonie devient communiste.
1944 : il est président du comité provincial de Palerme de la Croix rouge internationale. Il s’installe dans le palais de la rue Buttera, à Palerme.
Sa misanthropie se renforce ; il hait en particulier les bourgeois qu’il juge mesquins ; il n’a guère d’illusions sur la politique : pour lui, tous les systèmes sont mauvais. La littérature est son passe-temps et sa consolation.
Il donne des cours particuliers à deux élèves, dont Gioacchino Lanza, séduisant et intelligent, un des modèles de Tancrède. Il travaille surtout sur Stendhal, dont il apprécie plus que tout La Chartreuse de Parme.
En 1954, le poète Eugenio Montale doit parrainer un écrivain inconnu. Il choisit Lucio Piccolo, un des cousins de Lampedusa. Ils se rendent tous deux au congrès et G décide d’écrire lui aussi, sans doute pour « racheter » une vie qui ne lui a apporté jusque là que désillusions.
Son intention première est d’écrire 24 heures de la vie de son arrière grand-père, sur le modèle de Ulysse de Joyce. Il poursuit en composant ce qu’il pense être trois autre nouvelles. A la même époque, il adopte Gioacchino Lanza et écrit ce qui devait être le début d’un nouveau roman : I Gattini ciechi : ascension durant 2 générations de la famille Ibba, « épopée d’astuce, d’absence de scrupules, d’entorses aux lois » ; la scène se passe en 1901 et on retrouve Fabrizietto, le petit-fils de Fabrizio.
Il tombe malade en 1957 et meurt le 27 juillet, à 60 ans, à Rome où il se fait soigner. En juillet 1959, Le Guépard avait reçu le prix Strega, équivalent du Goncourt.
L’histoire du roman est pourtant mouvementée. Lampedusa la compose par strates : il conçoit des nouvelles qu’il finit par réorganiser et unifier autour du personnage de Fabrizio ? Une fois le roman achevé, il tente de le faire paraître mais doit essuyer plusieurs refus, avant de trouver échos chez Feltrinelli. Le roman est critiqué à sa parution. On lui reproche une écriture trop classique et une vision du monde passéiste, à un moment où le roman est expérimental et où, en Italie, le communisme est très présent.
Posté le 09.04.2008 par lettraugranier
Questionnaire préparatoire –aide à la lecture du Guépard (travail personnel)
1) Soulignez dans votre roman toutes les références au guépard, animal représenté sur le blason des Salina.
2) Effectuez la liste des personnages apparaissant dans le roman, en respectant le classement suivant :
La famille Salina (précisez les liens de parenté par rapport au prince Fabrice) Les autres Siciliens (donnez leur fonction et la nature des relations entretenues avec les Salina) Les « Piémontais », partisans de Victor-Emmanuel (précisez leur fonction et leur grade)
3) Dressez un portrait plus précis des personnages suivants :
- le Prince
- Tancrède
- Concetta
- don Calogero
- Angelica
- Chevalley
4) Pour chacun des chapitres, complétez le tableau suivant
Date ; événements historiques évoqués Analepses utilisées Durée de l’action Lieu(x) de l’action Citation importante et thème auquel on peut la rattacher
Posté le 09.04.2008 par lettraugranier
Questionnaire : première journée du Guépard ; version filmique de Visconti
Quelles allusions au contexte historique retrouvons-nous dans cette séquence ?
Rumeur lors de la messe et découverte du soldat mort ; lettre de Malvica ; discussions avec Tancrède et Pirrone : situation insurrectionnelle en Sicile (les feux sur la montagne) ; débarquement des 1000 de Garibaldi à Marsala – les Piémontais contre les Bourbons à la tête des Deux-Siciles ; ralliement d’une partie de la jeunesse sicilienne qui méprise « Fransceschiello », le « petit François »
NB : décalage temporel par rapport à Lampedusa : compression du temps puisque tous les événements sont annoncés après la célébration de la messe et que le soldat est découvert le jour du débarquement / en analepse dans le roman : efficacité du resserrement dramatique.
Commentez la façon dont la statue du jardin est filmée dans le générique
D’abord de face : un buste sans doute de déesse romaine ; puis de profil : continue à se détacher dans lumière dorée du début du film (fidélité au roman sur ce point) + sur le ciel très bleu de mai. Ms : on constate avec le nvel angle de vue que le nez est cassé et que la pierre est rongée : apparence de solidité des symboles de la vieille Sicile ms une dégradation est à l’œuvre.
Comment l’importance du débarquement de Garibaldi est-elle tempérée par Visconti ?
Réaction du Prince qui méprise son cousin / effet burlesque avec crise de nerfs de Maria-Stella, entourée par enfants et Melle Dambreuil ; on se replie dans prière frénétique ; le Prince lui aussi touché avec énervement : rythme plus haché avec des plans fixes qui se succèdent (et non plus les longs travellings du début), déséquilibre avec succession de plongées et contre-plongées. Une scène plus de boulevard qu’un moment de grave révélation. Un équilibre qui revient avec un plan fixe plus long où le prince reprend le contrôle et sort de la pièce : profondeur de champ qui permet l’allongement du plan ici.
Le palais des Salina regorge d’objets. Quelle symbolique leur accorder ?
Beaucoup d’œuvres d’arts et de livres (un des premiers plans à l’intérieur du palais : les personnages priant sont vus de l’embrasure d’une porte + 1/3 droit du plan occupé par une bibliothèque) : monde de l’esprit et du savoir en même temps qu’importance du passé ; énormément d’horloges et de sabliers : rappel du temps qui passe = relié à thématique de la mort ms aussi idée d’un temps circulaire, qui revient tjs sur lui-même= temps de l’immobilisme dans lequel se confine le Prince ; de façon générale : énormément d’objets circulaires, comme pour mieux témoigner de ce perpétuel retour au même qui est le temps de la noblesse sicilienne : globes, verres ballons, miniatures sur le mur, rideaux gonflés par le vent, escalier monumental…
Les longues vues : relation avec le caractère du Prince : capacité d’abstraction qui lui permet de prendre du recul et de tirer les conclusions du débarquement dans une vison historique et plus événementielle ; en même temps : idée que le Prince regarde toujours à distance le monde qui l’entoure et étant incapable de réellement y participer ; distance aussi avec la religion : les longues vues du côté du Prince, pas de Pirrone : agnosticisme du prince qui préfère expliquer le monde par la science que par la religion. Une image se dessine : le prince comme un homme du XVIIIème égaré au XIXème…
Importance des rideaux : effet esthétique certain avec notamment jeux de reflet sur les personnages dans la scène de la prière + symbolique également : joue comme un écran avec le monde extérieur ; pour pénétrer dans la maison, on est d’ailleurs entré par la fenêtre et on est passé de l’autre côté du rideau. Cependant : ces rideaux sont des voiles où sont entrouverts : ils laissent passer le vent qui souffle de l’extérieur (et qui gonflera, dans la scène suivante, les drapeaux tricolores exaltés par Tancrède) et ne sont pas une clôture définitive : le prince ne prétend pas ignorer le poids des événements extérieurs, il en prend acte même s’il reste à distance.
Comment Visconti se sert-il des miroirs dans la scène de rencontre entre Tancrède et Don Fabrice ? Quelles oppositions peut-on noter entre les deux générations ?
Premier plan : Tancrède comme reflet du Prince ; deux êtres proches avec même ironie et vision au final commune sur les évènements (cf dernière question) : le Prince est plus proche de Tancrède que de ses fils, silhouettes en arrière plan à qui ne parle jms ds le début du film.
Rapidement cpd : Tancrède se reflète seul dans un miroir, de même le Prince : narcissisme de deux êtres habitués à s’admirer et à être admirés (élégance de Lancaster en particulier, en pleine toilette ici ; Visconti gomme les détails de Lampedusa, comme la tache de café sur le gilet). Aussi distance qui se creuse entre les deux : Tancrède choisit l’action ; il représente une nouvelle génération qui se plie aux Bourbons et à leur « modernité » : Visconti joue avec le visage juvénile et glabre de Delon, opposé ici à la sature d’homme mûr de Burt Lancaster. Tancrède représente le mouvement : à peine le voit-on qu’il disparaît en courant, emportant tout dans son enthousiasme. Mvt inverse par rapport au début du film : on pénètre peu à peu dans la maison par un effet de resserrement, de la grille à la fenêtre ; Tancrède est celui qui sort de la propriété et se lance dans le monde. Le Prince reste sur la terrasse où il voit le cabriolet s’éloigner : c’est un observateur.
Lampedusa use beaucoup de l’antithèse. Montrez que Visconti le suit sur ce point, pour filmer un pays et des personnages eux aussi contrastés
Pays contrasté en effet : campagne montagneuse de la propriété et échappée à Palerme : pays rural donc où la ville n’est jms bien éloignée de la nature + cette ville semble assez sordide, même si c’est moins marqué dans le film que dans le roman : filmée de nuit, murs lépreux…
Contraste chez le Prince : versatile car capable de s’emporter et de retrouver rapidement son calme, capable de réactions épidermiques (se rendre chez sa maîtresse car sa femme fait une crise de nerfs) comme de recul (discussion politique avec Pirrone) : personnage à la fois sensuel et intellectuel, attaché aux plaisirs et au monde et détaché de ce qui l’entoure. Emblématique de son double caractère : sa relation avec Pirrone : affectueux mais critique, comme avec la religion : en prière dans la première scène puis pécheur (par la chair et par l’esprit).
Façon de filmer de Visconti : alternance des plans : plans fixes puis travellings ; ombres et lumières, en particulier quand le prince est filmé : le visage est illuminé mais souvent l’ombre le cerne ; mauvais présage sans doute sur le devenir de cet être pourtant solaire.
NB : inversion par rapport au roman : chez Visconti, le prince est celui que l’on filme le dernier lors de la prière…
Quel rôle la musique joue-t-elle dans le début du film ?
Musique de Nino Rota, habituel compositeur de Fellini. De facture assez classique, comme le film et le livre : musique symphonique.
Un thème majeur, qui se fait entendre dès le début : thème des Salina : tonalité majestueuse, assez grave ; rythme posé + thème se répète : là encore impression de circularité.
Un autre thème est utilisé pour Tancrède, plus léger, plus romantique, même si on retombe dans des sonorités plus graves quand il croise Concetta.
Le film est composé comme un opéra : Tancrède aurait un rôle de ténor, le prince serait plut^to une basse.
A la fin de l’épisode, quelle opinion le Prince a-t-il sur la situation historique ?
Opinion partagée avec Tancrède : mieux vaut se rallier aux piémontais que de s’exposer au risque de la république de Mazzini. Le changement perçu comme gage de stabilité : tout change mais rien ne change. On parle turinois plutôt que napolitain mais le Prince pense garder ses privilèges. De fait, on le laisse passer quand il rejoint Palerme de nuit, ce qui semble étrange le jour de ce que Pirrone nomme « révolution » : une Sicile qui, de toute façon, reste attachée à sa noblesse. Donc : on peut laisser faire. La devise de Tancrède : « changer pour que rien ne change » est traduite par le prince comme justification de son immobilisme.
Intuition de Pirrone cependant : changement financier ; la nouvelle classe dirigeante, à défaut de réformer, va chercher à s’enrichir sur le dos des anciens puissants, de l’église en particulier.
Posté le 24.03.2008 par lettraugranier
Le Jardin des Finzi Contini – film d’Ettore Scola, d’après le roman de Giorgio Bassani, tourné en 1970 (lion d’or à Berlin en 1971)
NB : Article en liaison avec le programme de TL (étude du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : à vous de mettre en avant les points communs…) et de 1ère (objet d’étude « le personnage de roman et le monde »)
Une famille à part, les Finzi Contini
Le film se focalise sur les Finzi Contini, une riche famille juive, appartenant aux notables de la petite ville italienne de Ferrara. Ce sont les derniers moments d’une vie commune à la fois idyllique et menacée que Scola tourne ici, en inscrivant les personnages principaux, dont l’énigmatique Micol, au cœur de la montée en puissance du fascisme et de l’entrée en guerre du duce et de ses armées, au côté de l’Allemagne nazie.
Les Finzi Contini demeurent longtemps étrangers aux rumeurs du danger qui les cerne pourtant avec de plus en plus d’insistance tout au long du film. Ils vivent cloîtrés, dans un monde qui semble se refuser à l’extérieur, à peine toléré avec la présence des joueurs de tennis que les deux jeunes Micol et Alberto invitent à se divertir, dans une période pourtant peu propice à l’amusement, et de Giorgio, jeune homme juif lui aussi, épris de la jeune fille. Symboliquement, on passe son temps, dans le film, à ouvrir –et surtout à fermer – les portes, comme si les Finzi Contini refusaient de prêter oreille à la menace extérieure : porte de la maison, encerclée par ses murs, protections bien illusoires puisqu’il est possible sans grande peine d’escalader ces derniers ; porte-fenêtre que Micol referme sur elle et Giorgio quand, à son retour de Venise, elle reçoit le jeune homme avant de l’éconduire à nouveau, porte de la bibliothèque d’étude que le père clôt sur le même Giorgio, venu poursuivre ses recherches dans le havre de paix que représente encore la maison. Aussi bien le film multiplie-t-il les espaces clos dans lesquels les personnages se lovent, avec un effet de resserrement qui dramatise le sentiment de menace enflant peu à peu : le jardin évoqué dans le titre bien sûr ; le terrain de tennis, grillagé ; la hutte (et son ironique consonance allemande…) ; les pièces encombrées de la maison ; la calèche où Micol entraîne Giorgio avant de s’y offrir à Bruno … On se calfeutre dans un petit monde douillet, celui d’une culture un peu surannée, représentée par ces œuvres d’arts qui parsèment la maison, par cette musique qui double la clôture de la maison d’une bulle de notes confortable, par ces couvertures qui Micol accumule sur elle quand, malade, elle reçoit Giorgio.
Enfermés dans ce monde qui leur est propre, les Finzi Contini semblent refuser les évènements qui les entourent, comme si, au présent, ils préféraient une sorte d’atemporalité où leur richesse – et leur singularité –demeureraient intouchables. La famille vit dans l’Italie des poètes, pas dans celle de Mussolini : là où, dans la demeure de Giorgio, les journaux sont sans cesse présents, relayés par la radio ou les informations de propagande du cinéma, les Finzi Contini sont entourés de livres aux reliures qui semblent immémoriales. La famille semble vouloir abolir le temps et son jardin peut d’ailleurs symboliser la volonté d’un Eden, d’un lieu retiré où l’on vivrait un éternel présent d’insouciance. Scola, dans les premiers plans, qui se confondent avec le générique du film, nimbe d’ailleurs les arbres, tournés en gros plans, d’un éclat mordoré, un peu irréel, qui nous baigne en tout cas dans un espace différent et idéal. Cet espace est celui de l’abondance : chênes, ormes, palmiers, rien ne manque à une nature riche et bienfaisante.
Le refus de donner prise au passage du temps frappe surtout Micol et Alberto. C’est sur l’enfance que les deux semblent s’être arrêtés, sur ce moment de parfaite communion entre frère et sœur, deux êtres que l’éducation réservée par leurs parents a longtemps coupés du monde. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que l’on voie Micol parcourir le livre de Cocteau, les Enfants terribles, un ouvrage excentrique, au langage précieux, qui s’offre des échappées dans le rêve et met en scène un frère et une sœur qui refusent, jusqu’à la mort, de se séparer et d’entrer dans le monde des adultes. Alberto, cloîtré dans sa chambre par la maladie, ange blond dans son peignoir blanc, semble ne pas évoluer. Micol se nourrit d’une nostalgie de l’enfance qui l’amène à revisiter en une sorte de pèlerinage continuel les lieux de son amitié avec Giorgio, comme la calèche devant laquelle elle finit par l’éconduire. Sur cette base, l’amour est bien sûr impossible : à la passion de Giorgio justement, Micol prèferera le souvenir d’une complicité enfantine, qu’elle ne veut pas ruiner par une relation plus adulte. Elle parviendra certes à s’unir à Bruno, mais c’est seulement mue par une attirance physique pour le jeune communiste, avec qui elle consommera l’acte amoureux dans la calèche de l’enfance. Micol, sans doute, se rendra compte à la toute fin de son amour pour Giorgio, mais il est bien trop tard puisqu’elle l’a humilié au point de tolérer sur son corps le chien Yor plutôt que l’amoureux malheureux…
Clôture spatiale donc, et temporelle. Les Finzi Contini s’enferment, mais jusqu’à l’étouffement. On le sent bien, la mort est rapidement à l’œuvre dans cet éden en fait bien factice que représente la propriété … et le film prend dès les premières scènes une coloration nostalgique certaine. Bien avant la mort d’Alberto, la corruption est présente : le jardin se couvre de neige, l’orage éclate et force au repli ; le chien Yor, édenté, peut symboliser un Cerbère accompagnant son Charon, dans un espace qui devient presque une figuration de l’enfer mythique. On se doute bien sûr que la famille est vouée à la déportation et à la mort et une des belles scènes finales, où Dominique Sanda – Micol serre le visage ridé de sa grand-mère, semble préfigurer le brusque retour de balancier qui touche la famille, de ce temps qui fait retour et rappelle que la mort approche.
La rumeur de la guerre
Et pourtant, si les Finzi Contini ne s’étaient montrés si aveugles, sans doute auraient-ils compris plus vite ce que la dernière scène évoque : la chute que vient symboliser la descente de l’escalier, avant l’arrivée dans l’école. Comme dans le cœur de Giorgio, l’orage menace, enfle, avant de finir par éclater. Ce sont, certes, d’abord, de petits signes : un drapeau nazi sur un vélo ; l’interdiction de fréquenter les cercles de tennis de Ferrara ; puis le rejet enfle, de moins en moins acceptable : la rue se peuple jusqu’au discours de Mussolini, filmé en plans obliques, comme si le déséquilibre et le malaise devenaient effectifs. Les lois fascistes se multiplient et affectent la communauté juive : interdiction des mariages mixtes, d’avoir un domestique de race aryenne, de fréquenter les universités. Et le pire se met en place, presque naturellement et sans résistance, même de la part du communiste Bruno, incapable de tirer à la fête foraine sur les cibles, et qui ira docilement se faire trucider sur le front russe : les juifs sont soupçonnés, arrêtés – sous couvert d’un banal contrôle d’identité…- puis séparés, triés et sans doute déportés. C’est dans une école, qui semble bien mal avoir joué son rôle de formation du citoyen, que le drame se joue finalement et que même les Finzi Contini se retrouveront : rien de bien juif pourtant chez eux ; à peine une Etoile de David qui se dessine sur la poitrine de Micol qui, avec son frère, aurait bien plutôt un physique d’aryen, d’ailleurs. C’est ainsi Helmut Berger, acteur germanique, abonné au rôle de l’Allemand dans le cinéma italien (le SS des Damnés, de Visconti) qui joue le rôle d’Alberto. On condamne les juifs seulement sur la foi d’un terme : être juif est déjà une tare en soi et point même n’est besoin d’être pratiquant pour devenir infréquentable.
Ce n’est pas pourtant que tous les Italiens (comme tous les Allemands, bien sûr), soient racistes : les pro-Mussolini existent et sont prêts à faire le coup de poing au cinéma ; les fourbes eux, préfèrent faire régner la terreur par des coups de fil anonymes. C’est juste d’une faiblesse générale que souffre le pays : un réflexe individualiste, compréhensible par ailleurs, qui amène à ne pas se mouiller pour se protéger et protéger les siens. Comme le rappelle Giorgio au recteur de l’Université, qui n’est sans doute pas fasciste virulent mais exclut l’étudiant de sa bibliothèque, « toute l’Italie a une famille », c’est-à-dire que tout le monde ferme les yeux sur des exactions qui vont, de fil en aiguille, conduire à la mort de milliers de juifs. Et on pense à cette formule de Goya : « le sommeil de la raison engendre des monstres » ; à ne pas vouloir regarder avec lucidité ce qui nous entoure, on laisse s’installer des dictateurs qui imposent des lois inhumaines…
Un jardin qui brusquement s’ouvre au réel
Pour les Finzi Contini, le réveil est brutal. Giorgio a eu le temps de fuir, mais pas la famille. Le jardin, cet espace recueilli, est envahi brusquement par les voitures des forces fascistes. C’est la fin de l’innocence, de la vie élégante et ludique : les bibelots sont renversés par les agents du pouvoir, bien maladroits dans la maison de la famille juive qui, jusqu’au bout, clamera sa singularité, cette excentricité que Micol revendique en corrigeant son prénom affadi en Nicole par le policier fasciste. L’important n’est plus là cependant…
Les Finzi Contini sont les victimes donc d’une société myope, qui, en tout cas, refuse de voir le tour sinistre que prennent les événements, mais surtout, d’un aveuglement de leur part. Scola traite d’ailleurs la pellicule de façon à filmer le monde réel avec une sorte de distance, comme s’il adoptait le point de vue de la famille qui ne voit l’extérieur que dans une sorte de flou. Les derniers plans sont particulièrement touchants : un chant juif poignant retentit en même temps que, derrière la fenêtre, la ville de Ferrara, ses bâtiments anguleux bien opposés aux courbes du jardin, se dessine, mais envahie d’une sorte de brume, presque d’une fumée qui s’échapperait déjà des cheminées d’un camp de la mort.