La place de la coutume dans la réflexion de Blaise Pascal
Pascal, quand il commence à écrire ce qui deviendra les Pensées, a pour but de composer une apologie de la religion chrétienne. A sa mort, il laisse pourtant un manuscrit très inachevé, qui déborde de bine loin le simple cadre religieux. Pascal s’y montre tour à tour scientifique, philosophe, poète …. ou moraliste, en faisant de la réflexion sur les comportements humains une des bases de son écriture. C’est dans ce cadre qu’il est amené à se pencher sur le thème de la coutume, de ces habitudes acquises qui induisent action et réflexion dans un sens déterminé et souvent faux. En quoi cette réflexion sur la coutume s’inscrit-elle plus largement dans l’observation des faiblesses humaines que Pascal ne cesse de fustiger ? L’homme n’est-il toutefois qu’un être de coutumes ?
L’importance de la coutume montre tout d’abord combien l’homme est influençable, combien les décisions qu’il prend dépendent peu de lui, de sa volonté à agir de façon non contingente et indépendante.
L’homme se laisse facilement modeler par des éléments qui lui sont purement extérieurs. Les habitudes acquises remontent par exemple à l’enfance, et au mode d’éducation donné à chacun, qui modifie durablement façons d’agir et de penser. Le fragment 59 insiste sur cette place accordée aux leçons d’autrui dans la formation de chacun. Il oppose une éducation laxiste à celle des élèves de Port-Royal, le fief du jansénisme. D’un côté, l’enfant est choyé et encouragé, ce qui a tôt fait de provoquer chez lui un sentiment d’admiration fautif qui va le poursuivre toute sa vie ; de l’autre, la moindre tentation de flatterie est morigénée, ce qui crée chez l’enfant une tendance à l’inaction et à l’auto dévaluation tout aussi nocive : les enfants de P.R. auxquels on ne donne d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance ». Et les réflexes acquis dès l’enfance perdurent, comme le précise le raisonnement par analogie du fragment 60 : de même qu’un enfant trop sûr de lui va réclamer la propriété sur un chien de même l’homme, arrivé à l’âge adulte, ne pourra se défaire de cette soif de possession et réclamera indûment des terrains comme étant siens.
Joue aussi dans ce caractère mécanique que prend l’action humaine les jugements que les autres hommes vont porter sur chacun. Ils créent eux aussi des habitudes qui façonnent chaque homme dans sa façon d’agir. Le fragment 32 insiste bien sur cette étiquettes que l’on place sur chacun, et qui induisent son comportement : « ô que cela est bien tourné ! que voilà un habile ouvrier ! que ce soldat est hardi ! Voila la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien ! que celui là boit peu ! Voilà ce qui fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc. ». Voilà bien la source de toutes nos actions : un jugement souvent hâtif qui nous classe dans une catégorie, à laquelle dès lors nous ne sommes plus capables que de nous conformer, agissant alors mécaniquement pour répondre à ce que l’on attend de nous en fonction de ce que l’on a perçu de notre nature. Le raisonnement est bien sûr absurde, car il pousse l’homme, par nature changeant et instable, à s’en tenir à ce que lui commande un jugement précaire, incomplet, et forcément valable pour un temps limité.
Dans ce jeu d’interaction que représente la société, l’homme est également incité à agir par les autres êtres qui l’entourent, dans un jeu de miroir apparemment sans fin. Les actions de l’homme sont déterminées de façon automatique tout d’abord par l’époque dans laquelle il s’inscrit, et les us et coutumes qui y sont de règle. C’est ce que Pascal appelle la « mode », changeante, mais qui, autant qu’elle dure, dicte à ceux qui s’y inscrivent, des manières toutes faites et des préjugés : « on agit sérieusement et chacun suit sa condition […] puisque la mode en est ». De plus, cette mode se combine avec un facteur plus géographique, l’appartenance à un pays ou à une région, avec ses lois qui façonnent chacun et l’incitent à se comporter de façon la encore acquise et automatique.
L’homme semble dès lors être prévisible et sans surprise. Pascal multiplie les formules au présent, stigmatisant des comportements malheureusement trop lisibles et prévisibles. D’autant que la nature humaine, une nature faible selon la doctrine janséniste de Pascal, ne peut que se laisser aller à un instinct nocif, qui le fait préférer la passion, la concupiscence, l’amour de soi à celui des autres et de dieu. Là encore, les actions de l’homme se multiplient à l’identique : par habitude, l’homme recherche ce qui l’avantagera, et cette coutume est si ancrée que Pascal l’exprime par des maximes très assertives : « toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien », ou encore « ils n’ont point trouvé d’autre moyen de satisfaire leur concupiscence sans faire tort aux autres ».
L’homme est prévisible car il est faible : incapable de se déterminer par lui-même, il est à la merci de ses passions, du jugement d’autrui, des règles en usage là où il demeure, « en deçà ou au-delà des Pyrénées ». La coutume marque aussi une autre faiblesse de l’homme, qui est plutôt une conséquence cette fois qu’une cause de ces habitudes, une incapacité chronique (idiosyncrasique, presque), à s’approcher du juste, du vrai, du bien.
La coutume nous éloigne de fait nous éloigne des fondements de la justice. Elle nous fait prendre pour des règles universelles ce qui n’est que loi apte à déterminer les actions d’un nombre limité de personnes à un moment donné plus ou moins important. C’est là la cause principale des guerres car chaque nation accorde au droit qu’elle met en œuvre une prétention à l’universalité qu’elle ne possède pas : « on ne voit rien de juste qui ne change de qualité en changeant de climat » (56). Plus grave encore, cette importance de cette coutume juridique qu’est la loi empêche de savoir ce qu’est le juste en soi, ce que Pascal appelle «l’éclat de la véritable équité », ces principes naturels qui seraient tellement évidents dans leur vérité qu’ils ne pourraient qu’être acceptés par tous : « veri juris, nous n’en avons plus », écrit-il, suggérant par là qu’à force de superposer des lois illégitimes, l’homme n’est plus capable d’accéder au fondement du droit.
La coutume empêche également d’accéder au vrai. Elle se combine alors avec une autre puissance trompeuse, l’imagination, cette « maîtresse d’erreur et de fausseté ». De fait, nos opinions sont le plus souvent induites par des habitudes de pensée et non par un raisonnement rigoureux. Pascal prend l’exemple des puissants : si le peuple les respecte, ce n’est pas que leur rang est légitime, mais c’est qu’il a eu l’habitude de les voir ceints des marques de leur fausse grandeur : les gardes qui les entoure, la couronne, le vêtement orné ; de sorte qu’il s’imagine qu’il s’imagine qu’ils sont de fait légitime dans leur prétention à la domination, et qu’il les respecte par automatisme. L’usurpation du pouvoir a été ainsi introduite « sans raison » et est « devenue raisonnable ». Le fragment 23 est ainsi emblématique de cette coutume qui nous amène à prononcer des inepties : « le monde qui ne voit pas que [le respect apporté au roi] vient de [la] coutume [d’admirer ce qui l’accompagne] croit qu’il vient d’une force naturelle, et de là viennent ces mots : le caractère de la divinité est empreint sur son visage ». La condition tragique de l’homme est telle que, comme pour la justice, il a tellement pris l’habitude de prononcer de tels préjugés qu’il n’est plis capable de démêler le vrai du faux, ce qui donne à Pascal l’occasion de déplorer : « l’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur naturelle ».
La coutume, surtout, nous empêche de nous connaître nous-mêmes. Comme l’homme n’agit que par automatismes, par préjugés, par images qu’on lui impose ou qu’il s’impose, il est incapable de démêler qu’elle est sa vraie nature. Pascal l’exprime par une interrogation rhétorique : « qu’est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? ». L’homme est une énigme à lui-même, d’autant plus qu’il se garde bien de faire l’effort de se connaître : penser à ce que l’on relève d’une ascèse trop dure, n’amène qu’à des résultats trop sombres, pour que l’on s’y risque de bon cœur, et c’est alors une autre habitude que l’homme substitue à l’exercice de l’introspection, celle du divertissement. De là, un certain nombre de jeux, d’occupations futiles qui sont là aussi plus des automatismes que des actes réfléchis et mûris : la chasse parmi eux, que Pascal exprime par une périphrase montrant son absurdité : « les hommes s’occupent à suivre une balle et un lièvre ».
La coutume substitue donc au juste, au vrai et au bien des lois illégitimes, des opinions vaines, des occupations futiles. Faut-il totalement dès lors désespérer de l’homme ? Ce dernier ne peut-il espérer sortir du cercle des habitudes acquises ?
Pascal s’ingénie à montrer que l’homme n’est pas un animal comme les autres. S’il l’était, il n’agirait que par instinct, comme ce perroquet qui passe son temps à essuyer son bec quoiqu’il soit net. Si l’homme n’agissait de la sorte que par habitude, sans réflexion, il serait « une pierre ou une brute ». Certes, l’homme a des carences, ce que Pascal nomme la misère, mais il possède aussi une force qui lui vient de son statut de créature privilégiée de dieu. Cette force réside dans la pensée.
Que lui permet-elle ? déjà de savoir qu’il se trompe, d’avoir conscience que ses jugements accoutumés ne sont justement que des opinions … ce que Pascal s’ingénie à montrer tout au long de ses pensées. De plus, l’homme peut aussi spontanément, par la connaissance du cœur, connaître un certain nombre de ses vérités qui s’imposent à lui comme nécessaires, et ne relèvent donc plus de l’opinion. Et pour le reste ? Pascal a dit la difficulté de l’homme à accéder au vari, au juste, au bien ; rien n’empêche cependant quiconque de poursuivre cette recherche ; l’espoir de dépasser ce que la coutume a recouvert n’est pas terni : le seul moyen d’y parvenir et de s’acharner dans cette recherche … en attendant la grâce et l’illumination de Dieu : « [la raison] n’a pu encore trouver rien de ferme, mais elle ne désespère pas encore d’y arriver ».
merci pour tes articles sur Pascal, ça m'a beaucoup aidé ^-^(Tourner une oeuvre philosophique majeure en produit d'analyse de littérature est un tantinet délicat et relève bien souvent de l'abus. Il faut donc avancer avec précaution et ne pas ratiboiser les profondeurs et les réflexions qui dépendent d'une logique sémantique bien plus que d'une forme esthétique qui dirait les choses d'elle-même. Contrairement à Montaigne, cette littérature-ci n'est ni originale, ni fondamentale, et l'on devrait bien plus s'attacher à la justification pratique que Pascal essaye de faire passer par un peu de rhétorique mais surtout par de fières pensées subversives, pleines de finesses dans son raisonnement. L'interprétation n'est pas une modeste spéculation, la place de la coutume chez Pascal est à restituer non pas au **** de l'oeuvre, mais au **** des oeuvres de ses contemporains, ouverture sur le monde concerné. Mais surtout, qui a dit que la coutume était un divertissement? Et qui n'a pas réfléchi sur Pascal en tant qu'apôtre de coutume vers un monde télescopé loin des sources de raison, essence fuyante? Avancer les idées de Pascal sans prendre en compte le devoir d'humilité qu'il s'est posé à lui même, c'est un peu le trahir... C'est pour cela qu'il faudrait non pas le coincer dans une sphère auto-transcendantale, mais plutôt, directement avec son époque qu'est le 17ème. La seule littérature qui puisse tenir ici en dehors de la rhétorique, c'est l'histoire. La seule philosophie que l'on puisse commenter ici, c'est d'appointer les confrontations mystiques des anciens chrétiens, et les conflits pratiques des politiques et scientifiques chez ses contemporains. Sinon, cela relève de l'explication et de l'hypertexte. Mais au passage, en dehors de toute critique négative, le tout a été remarquablement expliqué et les exemples choisis pertinents, on ne saurait regretter d'exhaustivité. Aussi, faudrait il nuancer l'idée selon laquelle "la coutume selon Pascal" vient d'une catégorisation perpétrée et arbitraire... Cela reviendrait à caractériser la morale selon une formule Nietzschéenne ou Spinoziste. Pour Pascal, en tant que bon chrétien, la morale est tombée selon un mystère inconnu du bon ciel, dans les évangiles, et non pas d'une coutume "arbitrarisée". La supposition même d'un monde transcendantal écarte cette possibilité. Il y a donc, de bonnes coutumes, et des coutumes divertissantes. (Même si entre nous, la prière est un bien grand divertissement au sens de Pascal, tant que sa valeur est remise en cause. Si l'erreur est naturelle, il doit nécessairement être nihiliste... Le transcendantal n'a pas plus de raison d'en réchapper que Dieu n'est une mystification de l'inconnu, mais ça, c'est un cycle répétitif interminable des savonnettes. Il suffit de dire qu'il a manqué d'humilité pour le détruire ad hominem.