La relation entre maître et valet
Une longue tradition littéraire : la commedia dell’arte, Dom Quichotte, Molière ; et au XVIIIème : Marivaux, Beaumarchais ; jusqu’aux XIXè et XXème : Don Salluste et Ruy Blas chez Hugo, Pozzo et Lucky chez Beckett, Les Bonnes de Genet.
Comment D se situe-t-il dans cette tradition ? Comment se réapproprie-t-il le duo en le prenant comme base de réflexion sur les relations entre les hommes et entre l’auteur et son lecteur ?
Axe politique : les trois temps d’un chassé-croisé.
1. Le Maître a toutes les raisons d’être pensé comme le supérieur : nous sommes au XVIIIème ; on apprendra au cours de l’ouvrage qu’il est noble. Il est automatique qu’il conserve des prérogatives sur son valet, ce que même l’hôtesse, impertinente à ses heures, ne saurait remettre en cause : quand J et le Maître se disputent, elle se pose en magistrat pour refonder les prérogatives de ce dernier. Comme quoi les préjugés ont la vue dure… J reste bien l’homme de main du Maître : il va récupérer montre et bourse pendant que le M se repose ; il doit échanger son cheval quand le M laisse le sien s’échapper … et hérite de celui du bourreau, qui le conduit aux fourches patibulaires, à la joie du M, qui oublie que c’est lui qui aurait dû être ainsi ballotté par la monture. Plus grave, le M laisse accuser J du meurtre de Saint-Ouen : J se dévoue et accepte sans broncher (mais il est fataliste…) de se faire emprisonner à la place de son supérieur. Toutes les fautes, par définition, incombent de toute façon sur le domestique, et ce dès le début du livre : le M et J se laissent surprendre par la nuit et le M bat J en le tenant pour responsable de la situation.
2. Pourtant, J possède bien des qualités qui lui permettent de saper sans trop de difficulté l’autorité du maître. Il sait déjà se rendre indispensable : en occupant, dans le duo, le rôle de celui qui agit, il rend son maître passif et l’homme devient une sorte d’automate, d’homme machine, pour reprendre les termes de La Mettrie, sans relief ni personnalité. Notons que le Maître, qui occupe la seconde place dans le titre (et que le tradition oublie souvent d’ailleurs, réduisant le titre à Jacques le Fataliste), n’est pas nommé. On le voit au début mener des actions mécaniques, qui lui permettent de rythmer le temps et de l’occuper sans avoir trop à se mettre en peine de réfléchir : priser, sortir sa montre, et écouter J. Ce rôle d’auditeur le place en position d’inférieur par rapport au valet : c’est J qui a l’initiative du dialogue et là encore il se rend indispensable au maître en désennuyant ce noble oisif, qui s’endort dès que J ne parle plus. Parler, c’est donc prendre le pouvoir ; J ne s’en prive pas et fait tout pour que son récit dure le plus longtemps possible puisqu’il lui permet de dominer son maître : interruptions, refus de reprendre l’histoire des amours, peut-être même subterfuge de la maladie avec un mal de gorge qui l’empêche de parler et laisse le maître dans le désarroi, obligé d’aller chercher de nouveaux conteurs, qu’il trouvera heureusement avec des Arcis. J est futé et se rend bien compte que dans les faits, c’est lui qui domine le maître : il le lui rappelle d’ailleurs à l’auberge du Grand Cerf ; le M restera M dans les termes mais il est bien entendu que c’est J qui mène le duo. Il n’en est pas alors à une impertinence près : il lui rappelle qu’il est plus intelligent que lui, il n’hésite pas à le faire tomber de cheval, il refuse de lui obéir.
3. La situation n’est cependant pas figée ; l’on ne reste pas dans une configuration à la Scapin et son maître. C’est que J n’a pas que des qualités, un peu comme le Figaro du Mariage qui, même s’il domine Almaviva, n’en est pas moins berné par Suzanne. Ici, c’est l’hôtesse qui rabat son caquet à J en jouant sur sa corde sensible, la boisson. Et on voit bien que J n’est pas toujours dominateur, en particulier il n’est pas toujours maître de lui-même puisqu’il est incapable de se réfréner quand on lui présente une bouteille. Il n’est dès lors pas moins automatique que son maître puisqu’il boit dès qu’il ne sait plus que dire. Si J est futé, il n’est sans doute pas de plus une lumière : il répète la leçon du Capitaine sans discernement ; sur certains sujets, il demeure inconséquent : il parle de théologie sans réellement maîtriser le sujet, comme Sganarelle qui veut prouver l’existence de Dieu par la perfection de l’homme mais s’affale lamentablement à la fin de sa tirade le maître lui-même parvient à lui montrer qu’il se trompe avec la discussion sur les douleurs de l’accouchement. C’est que ce dernier s’anime peu à peu et semble prendre acte des leçons de J : il se met lui aussi à conter et introduit des procédés de retenue de l’information, en développant par exemple à l’excès le portrait d’un de ses personnages, dans le seul but de faire enrager J. Il n’est pas si idiot puisqu’il est capable de répartie face à J et, parfois de stratégies subtiles : l’homélie à la mort du Capitaine est ridicule mais elle permet à J d’oublier sa douleur ; c’est dans ce but que le maître la récite et le remède est efficace. Le maître, donc, s’adapte mais il ne reprend pas l’initiative parce qu’il est noble mais parce qu’il tire les leçons du comportement de J et se met à penser par lui-même. Il se comporte comme un bon élève des Lumières, en quelque sorte.
Axe philosophique : pas un maître et son valet mais « deux amis », deux êtres humains
1. Qu’avons-nous alors ? Non plus un maître et son valet mais deux êtres qui, tous deux, ont qualités et défauts. C’est là que D dépasse le modèle littéraire qui, souvent, a tendance à figer les personnages dans une catégorie, et engage une réflexion que l’on pourrait dire ontologique (l’ontologie = une réflexion sur l’homme). J et son maître sont, en fin de compte, sur un pied d’égalité. Ils deviennent peu à peu des amis, avec les mêmes besoins, les mêmes attentes, les mêmes émotions. Les amours du maître sont plus sophistiquées que celles de J qui, moins soumis à la pression sociale, ne s’embarrasse pas de scrupules et n’hésite pas à changer d’amante aussi souvent qu’il le veut. Tous les deux ont cependant le même besoin de trouver plaisir et écoute auprès des femmes. C’est d’ailleurs sur cette notion de plaisir que leur amitié se bâtit : plaisir à faire bonne chair par exemple, plaisir à se chamailler et à se jouer des tours comme quand J retient le M qui tombe de cheval et engage une joute avec lui, un duel ici ludique qui sert d’amusement au M comme au valet. Nous ne sommes donc ni inférieurs ni supérieurs les uns par rapport aux autres, amis alternativement capables du bien comme du mal, d’intelligence comme de sottise ; se sentir égal à l’autre débouche sur une amitié qui recherche le plaisir mutuel et nie toute hiérarchie entre les êtres.
2. D insiste alors sur la notion d’entre aide. C’est une façon qui semble satisfaisante d’être au monde et de revendiquer une posture vertueuse, quand bien même cette notion de vertu est justement fluctuante dans l’ouvrage. Nous sommes en fait dépendants les uns des autres ; il faut savoir l’accepter et en tirer les conséquences, c’est-à-dire choisir dès que possible d’aider l’autre, avec l’idée qu’il nous aidera en retour (c’est la règle de la morale kantienne : agir comme on voudrait que les autres agissent avec nous). Il s’agit là de l’idée de base sur laquelle la sociabilité peut se fonder. Ainsi, J est indispensable au M ; il agit pour lui mais le M sait alors se rendre utile pour payer J de retour (il n’est pas ce DJ, un fort mauvais maître qui exploite Sganarelle et disparaît symboliquement sans lui avoir réglé ses gages … ce qui traduit une posture plus large de manque de respect par rapport à l’humanité, avec qui DJ refuse tout échange équilibré, tirant plus des autres qu’il ne leur rend) : il le veille par deux fois quand J s’assomme au chambranle de la chambre du bourreau puis quand J est malade. Il lui rappelle alors qu’il n’est plus son maître mais qu’il est aussi là pour le servir … et tout le monde d’y trouver son compte.
3. En ce sens, on peut alors penser qu’il y a une relativité de la notion de valet et de maître. En fait, selon les circonstances, une même personne peut nous servir alternativement de supérieur ou de sous-fifre. J nous rappelle ainsi que nous avons tous des maîtres et des esclaves ; il y a toujours quelqu’un au-dessus de nous pour nous dominer … jusqu’à tant qu’à son tour il ait besoin de nous. Ce que J exprime par la métaphore du chien : nous sommes tous les chiens de quelqu’un et nous avons tous nos chiens. L’hôtesse domine son mari mais elle doit se plier aux demandes de ses hôtes qui, malgré tout, sont dépendants de son travail ou, comme dans le cas de J, de ses bouteilles et de ses récits. Mais, au-dessus de nous tous, roi, noble, hôtesse, prêtre, J … il y a encore d’autres maîtres : le Grand Rouleau selon le fatalisme de J, notre nature inaltérable selon Diderot (on n’est pas libre de tomber ou non amoureux, par exemple ; d’être ou non bavard : nous sommes faits ainsi) ou d’un ensemble de hasards qui pèsent sur nous : c’est le système déterministe que D met en place. La volonté de l’homme a certes une place dans les décisions qu’il prend mais occupe une place aussi importante dans notre devenir que la volonté des autres, parfois contraire à la nôtre (celle de Saint-Ouen qui a décidé, de concert avec Agathe de se jouer du maître), ou que les caprices de la nature, par exemple (un orage violent fait que J et son maître sont retenus à l’auberge, prennent du retard et tombent sur Saint-Ouen revenu voir son fils : cela vaut à J de se retrouver en prison).
Axe métadiscursif : la relation complexe entre le maître et son domestique reflète en fait celle de cet autre duo constitué par l’auteur et son lecteur.
1. D nous rappelle constamment qu’il reste le seul maître à bord de son ouvrage. On peut, pour l’illustrer, reprendre l’étude de l’incipit. C’est lui le Maître : il nous force à entrer dans des questions stéréotypées et dit bien qu’il ne tient qu’à lui que J et son maître évoluent dans un sens plutôt que dans un autre. C’est lui qui tire les ficelles : il domine ses personnages bien sûr mais aussi son lecteur et le fait patienter quand il le veut, comme J sait faire enrager son M en différant les informations. Il joue avec nous en introduisant des récits enchâssés, des personnages subalternes, qui coupent l’action que nous suivions. Nous n’avons qu’à suivre sa fantaisie, écouter le récit de Gousse même s’il ne nous intéresse pas, entrer dans l’univers de Mme de la Pommeraye quand bien même on préférerait rester dans la campagne de J.
2. Toutefois, D sait bien que, même s’il compose ce grand rouleau de papier qu’est le livre, tout ne dépend pas de lui. Lui aussi est tout d’abord un être de chair, soumis à des circonstances extérieures, à sa fantaisie du moment par exemple : on a l’impression qu’il ne maîtrise pas tout à fait son récit mais se laisse aller à suivre J et son M, comme si les personnages s’imposaient à lui au fur et à mesure de l’écriture, plus qu’ils ne les enfermaient dans un plan préconçu. Faut-il le croire quand il dit ne pas savoir où vont J et son M ? Sans doute, tant on a l’impression que le dénouement est une façon un peu artificielle de couper court à un récit qui prend les mêmes proportions que l’existence des personnages. D sait bien également qu’au-dessus de lui se place, malgré tout, la volonté du lecteur. Symboliquement, il lui laisse le choix entre trois fins possibles, une façon de redonner la main au lecteur et de lui signaler qu’au final, c’est bien lui qui décide : de trancher les débats dans un sens ou dans un autre (D ne nous dit pas s’il faut pardonner Mme de la Pommeraye, comme le suggère l’hôtesse : nous sommes libres de réfléchir par nous-mêmes, d’user de notre entendement, selon un principe clé des Lumières où l’homme est capable de construire sa propre réflexion), mais plus radicalement de poursuivre ou non la lecture, de sauter des passages, de revenir en arrière.
3. On retombe alors sur la même idée que celle que les aventures de J et son maître nous ont aidé à mettre en avant. Là encore, le texte ne fonctionne que dans une juste collaboration où lecteur et auteur jouent alternativement le rôle de dominant et de dominé. Nous devons accepter de suivre Diderot mais, sans nous, son livre resterait lettre morte, ne serait que manuscrit appelé à disparaître, ce qui est contraire à l’idée de diffusion des idées et des savoirs dont les philosophes des lumières font un cheval de bataille. D se montre ici moderne puisqu’il réfléchit à la réception de son livre, une interrogation qui préoccupe beaucoup les critiques littéraires dans les années 70, avec cette idée qu’un texte a besoin d’un lecteur à la fois coopérant et critique, esclave consentant de l’auteur mais libre de son jugement, pour réaliser pleinement sa vocation : « amuser et faire réfléchir », nous rendant alternativement actifs et passifs.
Bonsoir.Vous avez un esprit assez pointu pour analyser le cadre esthétique de JF. Pouvez-vous m'indiquer votre bibliographie?
Merci.
http://claude1.centerblog.net
Bonjour,
Je dois rédigez, sous la forme de phrases complètes (400-700 mots) intégrant des citations référencées au texte, un plan détaillé répondant au sujet suivant : Quels types de rapports hiérarchiques le maître et le valet entretiennent-ils?
Est-ce que vous pouvez m'aider en me donnant les idées principales retrouvées dans cette oeuvre?